D’Arequipa à Puno, gymnastique linguistique

20 février 2018 | Flâneries | 0 com­men­taires

Je patiente avant d’embarquer pour mon troi­sième vol depuis Paris qui me posera à Arequipa. Exceptionnellement, j’ai réussi à dor­mir durant le second tra­jet de douze heures grâce à un petit bon­bon magique et je suis en forme. J’ai juste à enre­gis­trer mes bagages et à traî­ner un peu mes savates dans les halls cli­ma­ti­sés, rien de très long. Je tends l’oreille, prête atten­tion à la langue musi­cale qui se joue de toutes parts et sou­ris. Que c’est bon d’être à nou­veau en vadrouille, exci­tée par la pers­pec­tive d’aborder un conti­nent inconnu. Le Pérou sera mon bap­tême de l’Amérique Latine. Au fond de ma poche, un mail de l’hôtel où j’ai réservé mes pre­mières nuits et qui me confirme la navette à l’aéroport m’intrigue. Mon inter­lo­cu­teur a jugé utile de spé­ci­fier le nom de la com­pa­gnie de taxi et d’y ajou­ter le modèle et la cou­leur de la voi­ture, la plaque d’immatriculation, le nom du chauf­feur, le motif ainsi que la cou­leur de la che­mise et du pan­ta­lon qu’il por­tera… Euh… Est-il indis­pen­sable de men­tion­ner les rayures bleues ? Est-ce la meilleure manière de ras­su­rer les tou­ristes ?…

Le pay­sage de ce der­nier vol est incroyable, une suc­ces­sion de mon­tagnes déser­tiques riches des dif­fé­rentes teintes d’ocres contrastent avec les étroites bandes de cultures aux mul­tiples nuances de vert qui jouxtent les lignes mar­brées d’un fleuve. Je repense à la Chine, au Laos, au Vietnam… Comme le monde est beau ! L’aéroport d’Arequipa est som­maire et nous des­cen­dons vers l’unique tapis à bagages par le seul esca­lier exis­tant. Lorsque les sacs appa­raissent, un doua­nier sur­git en encou­ra­geant son chien lancé à vive allure auprès duquel il galope. Je prie inté­rieu­re­ment pour que mon sac n’ait pas été la cible d’une planque quel­conque et que la truffe gour­mande ne s’oriente pas vers lui… Le ber­ger alle­mand se pré­ci­pite sur une valise qui est immé­dia­te­ment inter­cep­tée. Je récu­père mon balu­chon et aper­çois le chauf­feur de taxi qui pré­sente sa pan­carte sur laquelle mon pré­nom et mon nom ont été ins­crits sans les habi­tuelles fautes. Il me désigne sa carte, son nom, son cos­tume. Il a l’air sym­pa­thique et me sou­haite la bien­ve­nue, me demande si j’ai fait un agréable voyage. Si señor, per­fecto ! Nous arri­vons à sa voi­ture et il attire mon atten­tion sur sa cou­leur rouge, insiste sur le modèle, la plaque… Oui, oui, tout est rac­cord, chaque élé­ment du mail est pointé… Dans sa voi­ture, il me pré­cise que sa tenue est l’uniforme régle­men­taire de son entre­prise répu­tée sûre. Il me conseille d’être pru­dente, me donne les cré­neaux horaires où les risques sont moindres et les limites du qua­drillage his­to­rique de la cité. J’essaie labo­rieu­se­ment de conver­ser, sidé­rée par le vide abys­sal que m’offre ma mémoire en ten­tant d’y repê­cher des termes espa­gnols. Je com­prends ou devine ce qu’il me dit, mais il m’est dif­fi­cile de for­mu­ler une phrase. Je finis par l’écouter… Nous rou­lons sur fond de Kool and the Gang et d’autres tubes des années quatre-vingt en ver­sion latina.

Arequipa, sur­nom­mée la ville blanche, consti­tue mon palier d’altitude ini­tial. Je m’y crame les rétines. La lumière crue, impla­cable, réflé­chie sur les murs blan­chis à la chaux, m’arrache des larmes et m’empêche de lever le regard, éblouie, je mate mes pompes pour parer l’offensive. Je consulte les opti­ciens de la calle Mercaderes et ins­pecte leurs pré­sen­toirs afin de trou­ver une solu­tion adap­table à ma mon­ture de myope. Ma vue ne s’est jamais sta­bi­li­sée, ne ces­sant de chu­ter depuis mes binocles datant de l’école pri­maire et ma cor­rec­tion actuelle néga­tive com­porte désor­mais deux chiffres. J’ai renoncé à l’achat de solaires, le bud­get annuel alloué à l’optique étant consa­cré à adap­ter mes verres blancs. Par consé­quent, je plisse mes pau­pières pour fil­trer la lumi­no­sité et for­cer la mise au point… Une taupe ! Ma recherche m’impose sans délai d’ouvrir un com­par­ti­ment négligé pen­dant vingt ans, à savoir l’usage de l’espagnol… Lunettas ?… Para el sol… No este pos­sible de ver con la luz… Clipos, cli­pas ? Hein ? Gafas ? J’ai fais une gaffe ?… Aïe, aïe, aïe… Où ai-je rangé les mots cas­tillans dans ma tête ? M’en souviendrai-je avant la fin de mon périple ? Six semaines devraient me per­mettre de fouiller assez mon cibou­lot pour y déter­rer les bases. Je débourse fina­le­ment les sols néces­saires aux clips. Ils sont trop étroits et à l’extérieur des reflets jaillissent des inter­stices et m’empêchent de dis­tin­guer les mou­ve­ments de tous côtés. De plus, une tige au milieu de l’axe de chaque verre, me trouble autant que l’intense rayon­ne­ment du soleil. Je suis moins aveu­glée, certes, mais je ne vois pas mieux, tou­te­fois j’ai remé­dié à l’essentiel puisque je ne risque pas d’altérer ma vision.

Je découvre la Plaza de Armas et le mar­ché où je sirote un jus de mangue et d’oranges, gor­gées de sucre, pres­sées dans une pinte. Trois jeunes péru­viens cas­quet­tés, équi­pés d’un micro et d’un tran­sis­tor, se campent en pleine allée et nous assènent un rap assour­dis­sant. Je fais demi-tour et réflé­chis à mon tra­jet. Je dois me pro­cu­rer un ticket de bus pour Puno. Près des arcades où se regroupent pas mal d’agences un homme m’accoste en anglais, ses flyers en main, il m’annonce un prix cor­rect qui répond à mes attentes, je le suis et grimpe un esca­lier qui mène à son bureau. Il prend mon pas­se­port et m’extirpe des détails sur mon pro­jet puis, de fil en aiguille, finit par me fice­ler un pro­gramme sur-mesure, tout inclus jusqu’à Cuzco, en vou­lant me déles­ter, grâce à ses pro­mo­tions qu’il me déclare phé­no­mé­nales, de la modique somme de sept cents dol­lars !… Ouaaarf… Mon rire le crispe… J’ai beau lui affir­mer que je voyage très sim­ple­ment et que je désire me débrouiller seule, sans être ver­rouillée par un plan­ning orga­nisé à l’avance, il per­siste, m’embrouille, baisse ses prix et mar­monne en espa­gnol. Je réclame mon pas­se­port et lui rap­pelle que je veux un billet pour Puno, rien d’autre. Il s’énerve et rem­balle furieu­se­ment ses cartes, refu­sant de me le vendre… Nous avons perdu deux heures ! Au moment où je m’en vais, un agent qui parle fran­çais me pro­pose le fameux ticket. Il m’explique que son col­lègue est bizarre et pra­tique des prix exor­bi­tants en ten­tant de jouer sur la corde sen­sible des étran­gers qui ont peur d’être agres­sés et dégainent les bif­tons… En moins de quinze minutes, mon nou­vel agent me remet mon vou­cher et je pars dîner. Je trouve un joli pas­sage der­rière la cathé­drale, tou­ris­tique mais mignon. Je sélec­tionne un res­tau­rant et m’installe sur un toit-terrasse qui révèle une vue splen­dide sur le vol­can Misti et ses com­pères Chachani et Picchu Picchu.

Le len­de­main, je conti­nue ma visite et déguste, le temps d’une pause, une crêpe gar­gan­tuesque de cañi­hua conte­nant des mor­ceaux de pèche, de fraise, du cho­co­lat et de la chan­tilly à pro­fu­sion, ils ne font pas sem­blant sur les quan­ti­tés ici… Je passe à la banque et à l’office du tou­risme où je prends diverses infor­ma­tions pour la suite de mon cir­cuit en m’obligeant à pio­cher dans mon pauvre espa­gnol tout en concluant en anglais afin de garan­tir la com­pré­hen­sion de ce que je dis et de ce que j’entends. Je pénètre à l’intérieur de la cathé­drale, faite de pierre blanche vol­ca­nique, avant d’achever cette jour­née par un sou­per sur la plus haute ter­rasse de la place cen­trale qui béné­fi­cie d’un magni­fique pano­rama sur la ville colo­niale et les vol­cans. J’y goûte d’hallucinantes lasagnes fraîches, onc­tueuses et géné­reu­se­ment far­cies d’artichaut, d’asperges, de cham­pi­gnons et d’une sauce ara­biata que j’associe à un maté. La nuit tombe, les monu­ments s’éclairent, la vie noc­turne s’amorce, Claude François pleure au télé­phone en espa­gnol… Sepa mi dolor, y que mi vida sois… Oye, escú­chame, llora el telé­fono por última vez… Dile que venga… Les tou­ristes montent peu à peu me rejoindre. J’ai eu la chance d’apprécier le sun­set en soli­taire et je déguer­pis alors que des Français s’assoient à une table proche. Dernier coup d’œil, der­nière photo, demain je quitte Arequipa. J’enclenche la seconde étape de mon iti­né­raire au Pérou qui me conduira à Quito, au nord de l’Équateur, et repré­sente envi­ron cinq mille kilo­mètres. Cap vers el lago Titicaca à trois mille huit cents mètres au-dessus du niveau de la mer. Je ne sais pas com­ment mon orga­nisme va réagir à l’altitude. Aurai-je besoin des bou­teilles d’oxygène à dis­po­si­tion dans bon nombre d’hôtels ?

Un car mati­nal m’emmène sur les routes superbes de l’Altiplano jusqu’à Puno, situé en amphi­théâtre sur une des rives du lac Titicaca. Sur le che­min, nous tra­ver­sons la com­mune de Juliaca et un doute s’immisce… Le car s’engage telle une Jeep au fond de nids de dino­saures gavés de boue. Un pas­sa­ger à ma gauche me fait sur­sau­ter en agrip­pant son accou­doir dans un réflexe de sur­vie. Ça tangue fort à deux kilo­mètres heure. On pour­rait se croire à une fête foraine, brin­gue­ba­lés par une car­lingue mon­tée sur un pis­ton désaxé. J’aime pas les manèges, ça me bar­bouille. Je regarde dehors… Des bâtisses en briques et des rues désertes assom­mées de soleil où digèrent ici ou là des padres ava­chis sur des chaises ban­cales. Snobant les taxis en tri­ci­clos à la sor­tie du car, je trot­tine jusqu’à une gues­thouse en vue de res­sen­tir les lieux en ce début d’après-midi guère fré­quenté. Celle que je choi­sis est éloi­gnée du centre et à un prix modeste. Il me fau­dra juste lon­ger un stade par des rues sinistres une fois la nuit tom­bée. Je le consta­te­rai le soir venu, essayant de pas­ser inaper­çue sous ma capuche de parka en bénis­sant la pluie. Au préa­lable, je par­cours l’hypercentre tan­dis qu’un mal de tête com­mence à vriller mes tempes. Il me faut m’acclimater ou des­cendre plus vite que prévu vers Cuzco, point de départ pour explo­rer la Vallée sacrée, per­ché à seule­ment trois mille quatre cents mètres. J’achète un bon­net de façon à pro­té­ger mes oreilles conge­lées et dîne d’un demi-poulet, his­toire de chan­ger des empeña­das déjà tes­tés aux déjeu­ners, arrosé d’un Inka Cola, un soda d’un jaune vif sus­pect au goût de mala­bar pétillant qui ne convainc pas mon palais et est aus­si­tôt tro­qué contre un maté. À la sor­tie de la rôtis­se­rie, éton­née par la sou­daine averse, je regagne ma chambre en emprun­tant les rues excen­trées si peu accueillantes.

Après une nuit douillette, je suis déci­dée à visi­ter le sanc­tuaire pré Inca de Sillustani com­posé de chull­pas, d’anciens tom­beaux qui abri­taient les momies d’une caste noble. Je tré­buche en fin de mati­née sur d’énormes courges et des cageots de patates à la sor­tie de mon hôtel. Un mar­ché inat­tendu sur les rails d’un che­min de fer au train impro­bable me sur­prend agréa­ble­ment. Je gri­gnote quelques étran­ge­tés au gré des stands et me dirige vers le ter­mi­nal de bus dont l’un d’eux doit m’amener, selon les infor­ma­tions que je détiens, à une tren­taine de bornes au nord-ouest. Le chauf­feur me largue au bord d’une route, dési­gnant du men­ton une voi­ture en sta­tion­ne­ment à une inter­sec­tion que je n’aurais pas remar­quée en d’autres cir­cons­tances. Autour, rien que la pampa. Le bus s’éloigne. A-t-il bien com­pris mon espa­glish ? Deux hommes accom­pagnent le conduc­teur et acquiescent à la pro­non­cia­tion du site en ques­tion, je prends place à l’arrière. On attend en silence un temps cer­tai­ne­ment moins long qu’il ne me paraît. Mais qu’est-ce que je fiche sur cette ban­quette ? Une poi­gnée de minutes s’écoulent en sus et le chauf­feur tourne enfin sa clé de contact. Je ne sais pas où je suis, avec qui je suis, ni où je vais en dehors de là où j’ai envie d’aller… Un dia­blo­tin m’exhorte à pen­ser aux mani­fes­tants d’Arequipa qui dénon­çaient les enlè­ve­ments cou­plés de vols d’organes tan­dis qu’un ange me per­suade de gar­der confiance en mon étoile… Puis nous croi­sons des trou­peaux d’alpagas au creux d’un pay­sage val­lonné et l’entrée du site funé­raire devient visible. Je cra­pa­hute afin d’atteindre le som­met duquel, à quatre mille mètres, je sur­plombe le lac Umayo dont je n’ai jamais entendu par­ler aupa­ra­vant. C’est une belle décou­verte. J’arpente ensuite l’endroit et m’assois face au lac d’où j’admire le soleil s’en allant illu­mi­ner de loin­taines contrées. Le vent souffle sur la presqu’île et régé­nère mes pou­mons en mal d’oxygène. Éclairée par les der­nières lueurs du jour, il me faut déva­ler le sen­tier pour cho­per le der­nier bus qui me ramène direc­te­ment à Puno.

Au cours de cette halte, je sillonne conscien­cieu­se­ment Puno, vogue sur le lac Titicaca en direc­tion des incon­tour­nables îles flot­tantes et déam­bule, per­plexe, entre les innom­brables paniers de patates du mar­ché (le Pérou est le ber­ceau de la pomme-de-terre, pas moins de cinq mille varié­tés y sont aujourd’hui réper­to­riées, l’indécision guette l’inculte lors de l’achat du cor­net de frites !). À la fin de mon séjour, je suis moins gênée par la lumière et la migraine a assez com­pressé ma nuque et fra­cassé mes tempes pour que j’en aie vidé la moi­tié de mon stock de para­cé­ta­mol sup­posé tenir six semaines. Je sens néan­moins une nette amé­lio­ra­tion, le matra­quage vei­neux s’affaiblit et s’espace. Je peux me pro­je­ter tran­quille­ment vers Cuzco puis Huaraz afin de pro­fi­ter du parc natio­nal de Huascarán au cœur de la Cordillère Blanche et envi­sa­ger de me pro­me­ner près du gla­cier Pastoruri qui culmine à cinq mille deux cents mètres. J’en suis aussi à mélan­ger l’anglais et l’espagnol au sein d’un seul pro­pos. There was una grande confu­sión in my lit­tle cabeza… Des mots reviennent subi­te­ment, de manière aléa­toire, et s’insèrent d’eux-mêmes dans mes phrases selon une logique qui m’échappe. Je mixe les langues en aban­don­nant à la spon­ta­néité l’ouverture des tiroirs céré­braux délais­sés. J’espère pou­voir faire un tri quand davan­tage d’éléments seront reve­nus et me per­met­tront un usage ordonné pour énon­cer un mes­sage intel­li­gible. Les racines latines me font accor­der le fran­çais avec des o et des a et le résul­tat s’exprime par­fois par des faciès décon­cer­tés me sou­riant gênés, mais sou­vent, devant ma bonne volonté, ce sont de grands éclats de rire mémo­rables qui font office de mar­queurs et m’aident à mémo­ri­ser las pala­bras… Viajar es una exce­lente manera de apren­der idio­mas !

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