Bagan, mythe, splendeur et tremblements

21 sep­tembre 2018 | Flâneries | 0 com­men­taires

Il est incon­ce­vable de se rendre au Myanmar sans visi­ter, dans la plaine cen­trale du pays, l’un des prin­ci­paux sites his­to­riques de l’Asie du Sud-Est. Comptant plus de 2 500 ruines boud­dhiques médié­vales répar­ties sur 42 km2, au pied de mon­tagnes bru­meuses, ce ber­ceau de la civi­li­sa­tion bamar riva­lise avec Angkor au Cambodge et Borobudur en Indonésie. De quoi user ses semelles (ou ses pneus) durant plu­sieurs jours sur cette rive à l’est du fleuve Irrawaddy en pro­ve­nance des mon­tagnes hima­layennes… J’ai nommé le splen­dide site archéo­lo­gique de Bagan ou la val­lée des temples !

Pourquoi autant de temples ?

Il y a les mythes, il y a l’histoire, et il y a l’histoire empreinte de mythes et de légendes… Comment s’y retrou­ver ? Pour qui veut com­prendre quand, com­ment, par qui et pour­quoi ce site a été créé, la même réponse est la plu­part du temps avan­cée par les articles his­to­riques, guides tou­ris­tiques, blogs de voyage, agences tou­ris­tiques locales ou inter­na­tio­nales… Pourtant, en appro­fon­dis­sant quelque peu mes recherches, j’ai décou­vert une expli­ca­tion réa­liste qui pro­pose une seconde lec­ture, en adé­qua­tion avec l’histoire de ce pays intri­que­ment liée aux croyances reli­gieuses et aux pos­tures poli­tiques qui n’échappent pas, elles, à l’Histoire de ce monde et ne sont mal­heu­reu­se­ment pas de l’ordre du mythe.

L’Histoire de Bagan couramment exposée

Cette ver­sion décrit un royaume fondé en 849. Les Bamars, pré­sents dans la région dès la moi­tié du IXe siècle, suc­ces­seurs des Pyus et ori­gi­naires des confins de la Chine et du Tibet, apprirent, lors de leur migra­tion, des tech­niques agri­coles comme la rizi­cul­ture, le manie­ment du buffle ou l’élevage des che­vaux. Ce royaume devint un empire pen­dant le règne du roi Anawrahta qui débuta en 1044 et se ter­mina à sa mort en 1077. Anawrahta com­mença par réor­ga­ni­ser et ren­for­cer son armée puis il mena une réforme agraire qui trans­forma les terres arides en cultures fer­tiles grâce à la concep­tion de sys­tèmes d’irrigation sophis­ti­qués de laquelle découla une éco­no­mie flo­ris­sante. Anawrahta se conver­tit au boud­dhisme the­ra­vada après avoir ren­con­tré le moine Shin Arahan, venu du Royaume môn de Thaton en 1056 pour médi­ter dans une forêt proche de la capi­tale de Bagan, loin de l’hindouisme qui pre­nait de l’ampleur à Thaton. Souhaitant uni­fier les pra­tiques reli­gieuses sur son ter­ri­toire où se mêlaient des croyances ani­mistes indi­gènes, dont le culte des nats qui sont des esprits aux carac­té­ris­tiques humaines véné­rés en Birmanie depuis l’antiquité, ou des croyances tan­triques impli­quant des concepts hin­douistes, Anawrahta imposa le boud­dhisme the­ra­vada en tant que reli­gion d’État. Suite au refus de Manuha, le roi du royaume de Thaton, de prê­ter à Anawrahta le Tripitaka, recueil des trans­crip­tions de l’enseignement du Bouddha, celui-ci décida d’y envoyer ses troupes en 1057. Le siège de trois mois se conclut en 1058 par la conquête du royaume de Thaton et Anawrahta fit rapa­trier à Bagan, sur le dos d’une tren­taine d’éléphants, des reliques et manus­crits sacrés dont le fameux Tripitaka convoité. Anawrahta accrut alors l’envergure de son pro­jet, consis­tant à la pro­pa­ga­tion du boud­dhisme the­ra­vada, et y consa­cra une part consé­quente de la richesse de son empire, lar­ge­ment due à l’agriculture et aux échanges com­mer­ciaux au bord de l’Irrawaddy, prin­ci­pale route entre le sud-ouest de la chine et l’Inde. Mettant à pro­fit les com­pé­tences de maints archi­tectes et arti­sans môns parmi les 30 000 pri­son­niers dépor­tés de Thaton avec la famille royale, il fit bâtir un nombre incal­cu­lable de temples, pagodes et biblio­thèques, notam­ment les pagodes Shwezigon et Shwesandaw.

Les rois sui­vants conti­nuèrent à agran­dir le site de Bagan, en par­ti­cu­lier Kyanzittha, deuxième sou­ve­rain après Anawrahta, qui prit la suc­ces­sion de son fils Sawlu décédé au cours d’un affron­te­ment en 1084. Pendant le règne de Kyanzittha qui dura 28 ans (1084 à 1113), la construc­tion de cen­taines de temples sup­plé­men­taires valut à Bagan d’être sur­nom­mée la Cité aux 4 mil­lions de pagodes. La capi­tale devint un centre impor­tant d’étude du boud­dhisme the­ra­vada et un lieu de pèle­ri­nage où se retrou­vaient des moines en pro­ve­nance des pays voi­sins, mais aussi de Ceylan (devenu le Sri Lanka). De riches môns, dési­rant s’assurer un bon karma, finan­cèrent éga­le­ment des chan­tiers parmi les 13 000 joyaux archi­tec­tu­raux réper­to­riés dans le royaume de Bagan entre le XIe et le XIIIe siècle, offrant à cet empire une pros­pé­rité jusqu’en Thaïlande. C’est sous le règne de Narapatisithu (1174 – 1211) que la culture bir­mane connut son apo­gée et que les écri­tures pali, sans­krit et môn furent rem­pla­cées par le bir­man pour les ins­crip­tions. La richesse du royaume per­mit l’édification de nou­veaux monu­ments reli­gieux dont les temples Gawdawpalin et Sulamani. De la fin du XIIe siècle jusqu’au milieu du XIIIe siècle, le pre­mier Empire bir­man, peu­plé par 200 000 habi­tants, et l’Empire khmer du Cambodge, s’imposèrent comme les plus puis­sants d’Asie du Sud-Est. Le roi Htilominlo, fils de Narapatisithu, fut le der­nier bâtis­seur de Bagan. Sous les règnes de son fils Kyazwa (1235 – 1249) et de son petit-fils Uzana (1249 – 1255), les conflits en Chine et en Inde impac­tèrent le com­merce exté­rieur et les terres jusque-là abon­dantes s’épuisèrent, dimi­nuant la puis­sance du royaume. À la fin du XIIIe siècle, Bagan fut enva­hie par l’armée de Témur Khan, petit-fils de Kubilai Khan, le Grand Khan de l’Empire mon­gol qui régna de 1260 à 1294. Le roi Narathihapati (1255/56 – 1287) aurait alors, déses­péré, don­ner l’ordre de démo­lir 6 000 temples en vue de ren­for­cer les rem­parts de Bagan avant que la cita­delle soit prise en 1287. Les Mongols ne cher­chèrent pas à occu­per le pays long­temps et se reti­rèrent. Bien qu’elle conti­nua d’attirer des pèle­rins, après le XVe siècle, Bagan fut à l’abandon et la plu­part des temples tom­bèrent en ruine. Seuls Ananda Pahto (com­mandé par Kyanzittha) et Shwezigon (com­mandé par Anawrahta, mais achevé sous le règne de Kyanzittha), fort célèbres, furent entre­te­nus.

La théorie qui pose question

Cette seconde ver­sion, qui nous rap­pelle que l’origine de l’histoire tra­di­tion­nelle se base essen­tiel­le­ment sur la Chronique du Palais de cris­tal, émet des doutes quant à l’existence du roi Anawrahta. Cette chro­nique, écrite par des moines, des brah­manes et des éru­dits à la demande du roi Bagyidaw, entre 1829 et 1832, fut elle-même reprise d’anciennes chro­niques, à savoir Yaza Win rédi­gée par Thilawintha au XVe siècle et Maha Yazawin (ou Grande chro­nique) rédi­gée par Maung Kala au début du XVIIIe siècle. La chro­no­lo­gie de la monar­chie bir­mane tra­cée dans cette com­pi­la­tion fut éla­bo­rée en réunis­sant à la fois des faits his­to­riques, des légendes, des mythes et des poèmes épiques. L’histoire du boud­dhisme et des rois boud­dhistes de l’Inde antique, ainsi que celle des pre­miers royaumes bir­mans, y sont nar­rées pour ser­vir le pou­voir. Afin de sai­sir pré­ci­sé­ment de quelle façon l’histoire tra­di­tion­nelle s’est for­mée et les rai­sons pour les­quelles elle per­dure mal­gré les décou­vertes archéo­lo­giques et les tra­vaux de recherche qui la contre­disent, je vous invite à consul­ter l’article rédigé par Jak Bazino Le roi Anawrahta, mythe ou réa­lité ? Selon les argu­ments énon­cés, extraits d’une publi­ca­tion du Professeur Emmanuel Guillon, doc­teur d’État, écri­vain et orien­ta­liste scien­ti­fique spé­cia­liste de deux civi­li­sa­tions anciennes de l’Asie du Sud-Est que sont celle des Môns (en Birmanie et en Thaïlande) et celle du royaume de Champa (au Vietnam), il sem­ble­rait qu’Anawrahta soit un mythe et que son nom fasse plu­tôt réfé­rence à une lignée de monarques. De ces constats résultent d’autres incer­ti­tudes qui seront peut-être éclair­cies à l’avenir.

Que reste-t-il de ces splendeurs ?

Le principal attrait touristique du Myanmar

Cet immense com­plexe de temples boud­dhiques, à pré­sent rebap­tisé Bagan Archaeological zone, est consti­tué d’ouvrages archi­tec­tu­raux uniques. Leur sin­gu­la­rité réside dans les voûtes qu’ils com­portent et qui n’existent nulle part ailleurs en Asie du Sud et en Asie du Sud-Est. Des scènes reli­gieuses, tirées des jata­kas (les 547 vies du Bouddha), sont illus­trées de légendes et, grâce au cli­mat sec de cette plaine, elles n’ont pas été rin­cées par les mous­sons (contrai­re­ment à celles d’Angkor). En outre, on peut exa­mi­ner les ves­tiges de l’enceinte for­mant les pre­miers rem­parts du royaume de Pagan (ortho­gra­phié de la sorte avant d’être trans­crit en bir­man), à la porte Tharabar à l’est du site. Selon les chro­niques bir­manes, les rem­parts auraient été édi­fiés en 849 par le chef local Pyinbya, mais une data­tion au car­bone 14 a éva­lué la fon­da­tion des ves­tiges appa­rents au XIe siècle. L’explication tou­te­fois envi­sa­geable qui s’accorderait aux chro­niques serait que les for­ti­fi­ca­tions aient été construites à l’aide de maté­riaux plus fra­giles tels que la boue. Une étude menée en 2016 par l’Association des archi­tectes du Myanmar, en col­la­bo­ra­tion avec le Département d’archéologie de Bagan, et la pré­cieuse par­ti­ci­pa­tion de 300 archi­tectes béné­voles, a loca­lisé 3 822 temples, stu­pas, monas­tères, pagodes et dif­fé­rents élé­ments visibles dont cer­taines struc­tures récentes sur d’anciens mon­ti­cules enter­rés.

De mul­tiples che­mins de terre ou de sable mènent à des monu­ments tout autant dignes d’intérêt que les incon­tour­nables indi­qués dans les guides tou­ris­tiques que sont, par exemple :

  • le temple Ananda, d’une rare élé­gance archi­tec­tu­rale, une fête annuelle s’y déroule durant le mois bir­man de Pyahto (décembre – jan­vier) ;
  • la Shwezigon Pagoda, bâtie afin d’abriter, selon la Chronique du Palais de cris­tal, un os de la mâchoire et une dent du Bouddha, des fidèles de tout le pays s’y réunissent pour la fête annuelle la deuxième semaine du mois bir­man de nadaw (novembre – décembre) ;
  • le temple de l’omniscience That Byin Nyu, érigé à la demande d’Alaungsitthu, le petit-fils de Kyanzittha, il sur­passe en hau­teur les autres en culmi­nant à 61 mètres ;
  • le temple Gawdawpalin, ins­piré du pré­cé­dent, il com­prend 4 boud­dhas dorés dans son cor­ri­dor inté­rieur voûté et compte parmi les plus majes­tueux ;
  • le temple Dhammayan Gyi, avec un plan au sol en croix grecque proche de celui d’Ananda, c’est le sanc­tuaire le plus mas­sif de Bagan, il ne fut jamais achevé ;
  • la Dhammayazika pagoda, éton­nam­ment cir­cu­laire et très impres­sion­nante, à 500 mètres à l’ouest du vil­lage Pwasaw.

Les bâti­ments sont presque tous en brique, excepté quelques-uns en grès (comme la Shwezigon Pagoda), puisque ce sont les seuls maté­riaux à avoir sur­vécu aux affres du temps, ceux en bois, en bam­bou ou en chaume ont dis­paru du pay­sage. L’état appa­rent de ceux que nous pou­vons encore contem­pler est inégal et l’activité sis­mique de la région les a gran­de­ment fra­gi­li­sés.

Conséquences de l’activité sismique

Il y a en moyenne trois trem­ble­ments de terre par siècle, dont un plus intense tous les 50 ans. Le séisme de 1975, de magni­tude 6,2 sur l’échelle de Richter, qui endom­ma­gea ou détrui­sit envi­ron 1 200 monu­ments, rap­pela au monde que ce site était une mer­veille et déclen­cha une inter­ven­tion de l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture, qui mit en place un plan de sau­ve­tage de plu­sieurs mil­lions de dol­lars. Cette aide inter­na­tio­nale, accep­tée par le gou­ver­ne­ment mili­taire, mobi­lisa beau­coup d’experts étran­gers. En 1988, les mani­fes­ta­tions pro-démocratiques vio­lem­ment répri­mées pro­vo­quèrent la démis­sion du géné­ral Ne Win et abou­tirent au coup d’état de la junte mili­taire. Celle-ci refusa que les chan­tiers enta­més pour pré­ser­ver le site se pour­suivent et vou­lut gérer sa propre poli­tique de conser­va­tion des temples finan­cée par des dona­teurs pri­vés. Par consé­quent, l’UNESCO déserta les lieux au début des années 1990, for­cée par la junte mili­taire à quit­ter le pays. L’agence onu­sienne cri­ti­qua ulté­rieu­re­ment les tra­vaux qui avaient été réa­li­sés sur au moins 1 800 bâti­ments sans la consul­ta­tion de ses experts et qu’elle consi­dé­rait inap­pro­priés et bâclés, crai­gnant que les dom­mages soient irré­ver­sibles et plus néfastes que le séisme. À cela, s’ajouta la créa­tion d’un ter­rain de golf et d’une tour d’observation en plein milieu de la zone, qui sus­cita de nou­veaux reproches. Ces inter­ven­tions empê­chèrent l’inscription du site au patri­moine mon­dial de l’agence cultu­relle amé­ri­caine. Pierre Pichard, spé­cia­liste de Bagan, archi­tecte de l’École fran­çaise d’Extrême-Orient (EFEO) et ancien consul­tant mis­sionné par l’UNESCO pour par­ti­ci­per à la res­tau­ra­tion des temples tou­chés par le trem­ble­ment de terre de 1975, entre­prit le pre­mier inven­taire du site. 2 834 ouvrages archi­tec­tu­raux mesu­rés, pho­to­gra­phiés et des­si­nés furent consi­gnés dans 8 volumes publiés entre 1992 et 2001. De son point de vue, les monu­ments ont perdu de leur authen­ti­cité ainsi que de leur ori­gi­na­lité et les par­ties man­quantes, en par­ti­cu­lier le haut des super­struc­tures, ont été recons­truites sans aucune preuve de leur forme ori­gi­nelle. Par ailleurs, une kyrielle d’arbres a été plan­tée à tra­vers la plaine par­se­mée de pagodes alors qu’une des carac­té­ris­tiques de Bagan, par le passé, était de voir des cen­taines de monu­ments au milieu des champs. Ces arbres sont, du reste, une aber­ra­tion pour l’environnement vu le cli­mat extrê­me­ment sec qui néces­site de les arro­ser sans cesse pen­dant la sai­son sèche.

Le der­nier séisme en date, en août 2016, de magni­tude 6,8, res­senti jusqu’à Bangkok, et dont l’épicentre fut déter­miné à 84 kilo­mètres de pro­fon­deur et à seule­ment 30 kilo­mètres du site dans la petite loca­lité de Chauk, fit 3 morts et dévasta la région. 450 temples et pagodes en pâtirent dont le grand temple Sulamani, situé au vil­lage de Minnanthu, qui per­dit sa flèche dans l’effondrement de sa toi­ture. Bien que ce séisme soit mal­heu­reux pour l’économie tou­ris­tique du pays, Bagan accueillant approxi­ma­ti­ve­ment 3 mil­lions de croyants et 300 000 tou­ristes annuels, et étant de ce fait la pre­mière des­ti­na­tion du Myanmar, il s’avérera sans doute, para­doxa­le­ment, sal­va­teur. En effet, ce sont prin­ci­pa­le­ment les tra­vaux effec­tués par la junte, avec du mor­tier de mau­vaise qua­lité selon l’analyse d’archéologues occi­den­taux, qui ont souf­fert. L’UNESCO, qui entre temps est revenu sur le site, a éta­bli un vaste pro­gramme de réno­va­tion qui res­pecte les normes inter­na­tio­nales, son coût a été estimé à plus de 10 mil­lions d’euros pour les 450 temples endom­ma­gés. Nonobstant les res­tau­ra­tions anté­rieures qui ne sont pas à l’image de celles que la célèbre ins­ti­tu­tion aurait pu recom­man­der, le superbe site de Bagan est un lieu de prière et par consé­quent, au-delà de l’intérêt his­to­rique et archéo­lo­gique, c’est une expres­sion cultu­relle vivante. Cela jouera pro­ba­ble­ment en sa faveur pour quit­ter la liste pro­vi­soire des futurs sites du patri­moine mon­dial sur laquelle il est ins­crit depuis 1996. Une demande d’inscription pour figu­rer sur cette liste implique de s’engager à veiller à la fois à la pré­ser­va­tion de la zone patri­mo­niale, à l’élaboration d’un plan de ges­tion com­plet et au res­pect de celui-ci. C’est pour­quoi L’UNESCO avait sug­géré au Myanmar en 1996 de pro­mul­guer une loi sur la conser­va­tion du patri­moine afin de pro­té­ger Bagan des pro­jets de déve­lop­pe­ment.

Les difficultés sur le terrain pour préserver ce patrimoine

La construction des hôtels

L’expansion com­mer­ciale inadap­tée à la zone archéo­lo­gique de Bagan est un obs­tacle de taille qui n’a cessé de s’amplifier. La mul­ti­pli­ca­tion des hôtels a été une des causes prin­ci­pales des conflits et a sou­li­gné les failles dans la ges­tion de Bagan. Après le départ de l’UNESCO, la junte a octroyé à des pro­mo­teurs la per­mis­sion de bâtir des hôtels au cœur de la zone d’Old Bagan, à proxi­mité de monu­ments impor­tants. Durant ces deux der­nières décen­nies, ces hôtels ont réa­lisé des tra­vaux d’extension et d’autres bâti­ments ont vu le jour. En 2014, un an après que l’UNESCO ait sug­géré que tous les hôtels soient trans­fé­rés hors du péri­mètre du patri­moine, le gou­ver­ne­ment du Parti de la soli­da­rité et du déve­lop­pe­ment de l’Union a inter­dit de nou­velles implan­ta­tions qui por­taient éga­le­ment sur 42 hôtels récem­ment approu­vés dont les chan­tiers de 25 étaient qua­si­ment ache­vés. Ceux-ci avaient été vali­dés par le gou­ver­ne­ment régio­nal et les auto­ri­tés locales, mais pas par le minis­tère de la Culture. En 2016, le ministre des Affaires reli­gieuses et de la Culture du gou­ver­ne­ment de la Ligue natio­nale pour la démo­cra­tie, a fina­le­ment attri­bué les licences aux 25 hôtels déjà construits sans l’autorisation du minis­tère (les 17 hôtels qui n’avaient pas débuté leurs tra­vaux n’ont pas pu les com­men­cer). Le ministre a évo­qué une mau­vaise coopé­ra­tion entre les minis­tères lors du chan­ge­ment de gou­ver­ne­ment qui avait conduit à la déli­vrance de ces per­mis. Un accord entre le gou­ver­ne­ment et ces 25 hôtels a été signé qui les oblige à démé­na­ger au bout de 15 ans d’exploitation dans un quar­tier hôte­lier situé à 7 kilo­mètres de la zone archéo­lo­gique. Aujourd’hui, 6 éta­blis­se­ments mini­mum, situés sur des empla­ce­ments pri­vi­lé­giés, semblent être concer­nés par cette exi­gence et des dis­cus­sions avec les hôte­liers sont en cours. Le direc­teur géné­ral à la retraite du dépar­te­ment et pré­sident de l’équipe qui a rédigé la demande d’inscription à l’UNESCO, a déclaré qu’il y avait eu de nom­breuses vio­la­tions à la loi de 1998 sur la conser­va­tion du patri­moine. Il a incité le gou­ver­ne­ment actuel à se posi­tion­ner fer­me­ment pour ne pas mettre en péril les chances de Bagan d’être approu­vée à l’inscription du patri­moine mon­dial.

L’escalade des temples

Les diver­gences entre le sec­teur du tou­risme qui vise un maxi­mum de pro­fits et les archéo­logues pré­oc­cu­pés par les dégâts dus à l’afflux des voya­geurs génèrent des ren­ver­se­ments poli­tiques. En février 1996, le minis­tère des Affaires reli­gieuses et de la Culture a annoncé l’interdiction d’escalader les temples, mais celle-ci a été annu­lée 24 heures après avoir subi les cri­tiques du minis­tère de l’Hôtellerie et du Tourisme, des agences de voyage, des guides tou­ris­tiques et du vice-ministre de la Culture. En jan­vier 2017, la conseillère d’État Daw Aung San Suu Kyi a relancé la ques­tion dans l’intérêt de la conser­va­tion cultu­relle. Pour com­bler les visi­teurs qui veulent obser­ver les magni­fiques levers et cou­chers de soleil, des mon­ti­cules d’observation ont été ins­tal­lés, mais ils sont cri­ti­qués par les défen­seurs du patri­moine qui déplorent un apport arti­fi­ciel jugé non com­pa­tible avec l’ancienne cita­delle. Malgré la contro­verse, en février 2018, le gou­ver­ne­ment de Bagan a cepen­dant pros­crit l’accès à la tota­lité des ter­rasses. De nou­velles pro­po­si­tions ont ensuite été étu­diées par le minis­tère et le dépar­te­ment d’archéologie, pres­sés par les demandes du comité de déve­lop­pe­ment local, l’Association archéo­lo­gique du Myanmar et la popu­la­tion locale, mécon­tente des pertes éco­no­miques cau­sées par la fer­me­ture des temples. Finalement, en mai 2018, le direc­teur du dépar­te­ment d’archéologie et du musée natio­nal de Bagan, a déclaré que les auto­ri­tés accep­te­raient qu’un nombre limité de visi­teurs esca­ladent 5 pagodes à par­tir de sep­tembre. Elles seront sélec­tion­nées parmi celles qui pré­sentent de bonnes struc­tures et une valeur patri­mo­niale et archi­tec­tu­rale moindre et elles chan­ge­ront chaque année afin qu’elles ne soient pas trop sol­li­ci­tées. Il res­tera à défi­nir com­bien de per­sonnes seront admises, ce qui dépen­dra des résul­tats de l’étude des experts sur la soli­dité de chaque pagode choi­sie pour l’année. Des frais pour­ront être per­çus auprès des locaux ou des étran­gers sou­hai­tant grim­per sur les ter­rasses de manière à payer l’entretien. Les experts ont signalé en juin 2018 qu’ils avaient ter­miné la mesure de la sta­bi­lité des sols dans l’ancienne zone cultu­relle de Bagan et rien d’anormal n’avait été relevé. Ils espé­raient ter­mi­ner celles devant se pour­suivre sur dif­fé­rents endroits et publier une carte d’ici la fin de l’année, leur per­met­tant de déter­mi­ner les lieux qui pour­raient être tou­chés par les pro­chains trem­ble­ments de terre à des fins de pré­ven­tion et de pro­tec­tion. La mesure de la pla­te­forme a été accom­plie par le Comité des séismes du Myanmar, l’Université tech­no­lo­gique de Yangon, l’Observatoire de la Terre de l’Université de Nanyang, des experts du Département d’archéologie et des pro­fes­seurs de l’Université tech­no­lo­gique de Mandalay.

Les aménagements paysagers

Malheureusement, des déci­sions récentes ini­tiées par les auto­ri­tés de Bagan inter­rogent et pour­raient com­pro­mettre l’inscription du site au patri­moine de l’Humanité. Il s’agit de la construc­tion des 17 jar­dins à l’intérieur des pagodes que men­tion­nait Myanmar Times en août 2018. Le jar­din du temple Dhammayan Gyi était déjà presque ter­miné quand un res­pon­sable du dépar­te­ment d’archéologie et du musée natio­nal de Bagan a déclaré que son bureau n’avait pas connais­sance de sa réa­li­sa­tion. Dawn Ohnmar Myo, chargé de pro­jet natio­nal de l’UNESCO, regrette qu’aucun plan d’un sys­tème de drai­nage de l’eau n’ait été avancé, or si l’eau n’est pas éva­cuée, elle mena­cera les fon­da­tions des temples. Les auto­ri­tés locales sont priées de conce­voir en prio­rité un sys­tème de drai­nage, d’assainissement et de ges­tion des déchets pour l’ensemble de la ville, y com­pris les éta­blis­se­ments tou­ris­tiques, car actuel­le­ment, les eaux usées s’écoulent dans la rivière Irrawaddy. Les archéo­logues indiquent éga­le­ment que du gazon est en train d’être planté près de la porte Tharabar, le der­nier mur du pre­mier royaume du Myanmar, et que cela pour­rait avoir un impact néga­tif sur sa soli­dité. Enfin, le gazon qui a été prévu pour l’aménagement pay­sa­ger est une pelouse japo­naise qui n’est pas une plante endé­mique, elle risque de ne pas s’adapter au cli­mat et d’affecter le pay­sage natu­rel de la région. Bagan a déposé le dos­sier de pro­po­si­tion d’inscription à l’UNESCO dès le mois de jan­vier de cette année pour offi­cia­li­ser sa can­di­da­ture et les experts du Conseil inter­na­tio­nal des monu­ments et des sites devraient pro­cé­der à une éva­lua­tion sur le ter­rain en ce mois de sep­tembre 2018. Un rap­port sera rédigé et sou­mis au Comité du patri­moine mon­dial avant que la déci­sion soit ren­due à l’occasion de la conven­tion pour le patri­moine natio­nal orga­ni­sée par l’UNESCO à Bakou, la capi­tale azer­baïd­ja­naise, en juillet 2019.

Comment découvrir ces merveilles ?

Les 3 villages

Nyaung U, est par­fait pour ceux qui n’ont pas envie de séjour­ner au cœur de la zone archéo­lo­gique. Cette bour­gade est à 5 kilo­mètres au nord d’Old Bagan et c’est le point de départ le moins oné­reux puisque les calèches ou les loca­tions de vélos ou scoo­ters se négo­cient à un tarif net­te­ment plus abor­dable qu’à par­tir des autres vil­lages. L’ambiance est empreinte du rythme de la popu­la­tion locale qui vit du tou­risme et de l’agriculture.

Old Bagan est le sec­teur dense du centre de l’ancienne cité médié­vale qui peut être sillonné à pied. S’y trouvent le Musée Archéologique ainsi que Pitakat Taik, la biblio­thèque d’Anawrahta, construite pour pro­té­ger les écrits sacrés rame­nés de Thaton en 1058 par les 30 élé­phants. Ici, le stan­ding des hôtels est clai­re­ment des­tiné à une clien­tèle for­tu­née.

Enfin, vous pou­vez opter pour la loca­lité de New Bagan, l’ancien champ d’arachides où le gou­ver­ne­ment exi­gea que la popu­la­tion d’Old Bagan soit dépla­cée en 1990. Cette petite ville s’est consi­dé­ra­ble­ment déve­lop­pée bien qu’elle ne pro­pose pas une offre aussi diver­si­fiée que Nyaung U concer­nant les héber­ge­ments et que les prix y soient supé­rieurs.

Mes conseils

Je vous sug­gère vive­ment de louer un vélo élec­trique, ces petits jouets Kinder, à l’allure d’un Peugeot 103 de supé­rette et à la tenue d’un vélo de fête foraine, sont légers et à la por­tée de toutes les bourses. C’est le jouet adé­quat pour se sen­tir libre d’aller où l’on veut, quand on veut, et de par­cou­rir, sous la cha­leur fra­cas­sante à ne pas sous-estimer, de bonnes dis­tances. Attention tou­te­fois aux gamelles… Sur les pistes où le sable est tassé, on trace aisé­ment, mais là où ce n’est pas le cas, on découvre in extre­mis, c’est-à-dire en rou­lant des­sus, beau­coup de branches, racines, cailloux ou nids de poule cachés sous le sable qui n’est, à la base, déjà pas pro­pice au main­tien de l’équilibre. En gros, pour ne pas tom­ber en rou­lant dans le sable, il ne faut ni accé­lé­rer, ni frei­ner, ni tour­ner… Sachant ça, on se débrouille ! Bon, j’ai vu pas mal de tou­ristes rele­ver leurs engins, mais rien de grave… Contrôlez néan­moins l’état du e-bike et l’autonomie pos­sible sur­tout si vous avez l’excellent pro­jet de vous perdre.

Vous croi­se­rez, sou­vent sous un soleil de plomb, des trou­peaux de zébus ou de chèvres et des calèches. Vous tra­ver­se­rez des vil­lages typiques avec des mai­sons sur pilo­tis en bam­bou et vous explo­re­rez l’idée d’escalader un temple pour admi­rer le cou­cher du soleil (oui, cer­tains, dit-on, sont encore acces­sibles…). Compte tenu des pré­cau­tions prises pour pré­ser­ver les bâti­ments déla­brés, pré­voyez de la marge si vous dési­rez déni­cher une perle bien conser­vée. Si vous pré­fé­rez vous rendre sur un mon­ti­cule d’observation, allez-y assez tôt afin de vous asseoir en bonne place en vue de patien­ter avant que Monsieur Soleil amorce son déclin. Entre temps, des cars auront déversé des flots de cha­peaux armés d’appareils photo et vous enten­drez, der­rière vous, le reste du monde, concen­tré sur les quelques mètres car­rés de votre mon­ti­cule, par­lant toutes les langues, à attendre la même chose que vous… Abstenez-vous de déguer­pir, raisonnez-vous, parce qu’autour de vous un spec­tacle d’une beauté sai­sis­sante vous sera offert. Une vision fée­rique, magique ! Sachez que les sublimes aurores bru­meuses sont géné­ra­le­ment moins cou­rues, et si votre bud­get est large, une balade mati­nale en mont­gol­fière se révè­lera à la hau­teur de ses pro­messes. Pour ten­ter de trou­ver un temple qui soit acces­sible et déserté par la foule, favo­ri­sez la plaine sud entre Old Bagan et New Bagan.

Ne pas omettre d’emporter une lampe de poche pour éclai­rer les pas­sages les plus sombres. En par­ti­cu­lier, quand vous redes­cen­drez après le cou­cher du soleil, en com­pa­gnie du reste du monde qui se pré­ci­pi­tera à vos trousses dans les esca­liers exi­gus, si vous faites par­tie des tou­ristes sélec­tion­nés qui pro­fi­te­ront des ter­rasses choi­sies par les experts. Elle sera aussi utile au petit matin quand vous grim­pe­rez dans l’obscurité… Privilégiez une fron­tale afin de gar­der les mains libres de manière à vous agrip­per pour gra­vir les marches déli­cates (soyez atten­tifs à ne pas déran­ger les éven­tuels ser­pents qui se réfu­gient dans la fraî­cheur des temples). La fron­tale vous assu­rera éga­le­ment un brin de sécu­rité sup­plé­men­taire pour ren­trer, à la nuit tom­bée, véléc­tro­tant sur votre engin de paco­tille, car la foule repar­tira peut-être comme elle est venue, à savoir en car, vous lais­sant seul, en pleine nuit, sur les sen­tiers sablon­neux. Encore une fois, contrô­lez l’autonomie de votre jouet, il se pour­rait que vous ayez des dizaines de kilo­mètres à effec­tuer pour ren­trer au ber­cail. Vous aurez alors tout le loi­sir, dans la dou­ceur des tem­pé­ra­tures noc­turnes, les che­veux balayés par le vent, de vous réjouir de ces moments lumi­neux qui demeu­re­ront, à n’en pas dou­ter, gra­vés dans votre mémoire vaga­bonde.

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