Machu Picchu, la magnétique cité des Dieux

Le désir de décou­vrir le Machu Picchu consti­tue, à lui seul, un excellent pré­texte pour s’envoler vers le Pérou. En l’occurrence, ce pays étant un spot à spots, la liste des tré­sors de toutes sortes n’aura de cesse de s’allonger pour vous mener d’un bout à l’autre de ce vaste ter­ri­toire. Néanmoins, cette cité inca mythique empreinte de mys­tère, chef d’œuvre incon­testé, consi­dé­rée comme le plus impor­tant patri­moine maté­riel de la civi­li­sa­tion du peuple du Soleil, reste le point de mire d’un iti­né­raire en ces terres andines péru­viennes tout autant contras­tées que riches d’une his­toire fas­ci­nante.

Le cadre époustouflant

Les attributs naturels environnants

Ce qui scotche d’emblée le visi­teur est la beauté sai­sis­sante du site à laquelle se mêle une forme de stu­pé­fac­tion. Cette cita­delle per­chée sur la crête reliant les deux som­mets que sont le Huayna Picchu (signi­fiant « jeune mon­tagne » en que­chua) et le Machu Picchu (« vieille mon­tagne »), dont les pentes abruptes plongent de manière ver­ti­gi­neuse vers la rivière Vilcanota-Urubamba qui gronde 600 mètres plus bas, sus­cite imman­qua­ble­ment une admi­ra­tion emplie d’interrogations. Cette vision spec­ta­cu­laire, à la fron­tière des Andes péru­viennes et du bas­sin de l’Amazone, sur­prend au-delà de l’étonnement pré­vi­sible et attendu. La cité inca (lla­qta) culmine à 2 438 mètres d’altitude et émerge d’une jungle à la faune et la flore par­ti­cu­liè­re­ment diver­si­fiées. S’y observent des prai­ries de haute alti­tude, des arbris­seaux andins, des forêts de mon­tagne humides, mais aussi en contre­bas des forêts tro­pi­cales de plaine qui com­prennent quan­tité d’espèces endé­miques pour cer­taines rares de par leur carac­tère archaïque et leur pré­sence en des zones limi­tées. Cet envi­ron­ne­ment natu­rel aux mul­tiples micro­cli­mats est reconnu mon­dia­le­ment pour sa bio­di­ver­sité excep­tion­nelle et embrasse l’ouvrage archi­tec­tu­ral qui s’y intègre har­mo­nieu­se­ment. Le sanc­tuaire his­to­rique de Machu Picchu désigne un ensemble natu­rel et cultu­rel qui s’étend sur 32 592 hec­tares consti­tués de pics et de val­lées. Il a été inclus au Sistema nacio­nal de areas natu­rales pro­te­gi­das (SINANPE) qui regroupe la tota­lité des zones natu­relles pro­té­gées pla­cées sous l’administration directe du gou­ver­ne­ment cen­tral péru­vien. L’objectif du SINANPE est de contri­buer au déve­lop­pe­ment durable du pays par la conser­va­tion d’échantillons repré­sen­ta­tifs de la diver­sité bio­lo­gique du pays. Los Jardines de Mandor, le jar­din bota­nique qui peut être visité en même temps que le musée, pos­sède une banque de semences afin d’éviter la dis­pa­ri­tion des espèces endé­miques mena­cées. Ce jar­din se trouve à 1,7 km d’Agua Calientes (ou Machu Picchu Pueblo), sur la route qui mène au site archéo­lo­gique. L’intégralité du sanc­tuaire se situe sur le ver­sant orien­tal de la chaîne de mon­tagnes Vilcanota, dans la Vallée sacrée des Incas, appar­te­nant à la pro­vince d’Urubamba et au dépar­te­ment de Cuzco.

Les vestiges incas de la région

Le sanc­tuaire his­to­rique de Machu Picchu réunit bon nombre de monu­ments et sites archéo­lo­giques que les spé­cia­listes du monde entier relèvent pour leur grande valeur his­to­rique et cultu­relle. Voici ceux qui affichent des styles archi­tec­tu­raux ana­logues au Machu Picchu :

  • Chachabamba ;
  • Choquequirao ;
  • Choquesuysuy ;
  • Guamanmarca ;
  • Sayhuite.

Choquequirao, qui offre un pano­rama splen­dide, est bap­ti­sée « l’autre Machu Picchu » du fait de sa res­sem­blance avec la célèbre cité et est en réa­lité plus grande que celle à laquelle on la com­pare. Le com­plexe, dont on sup­pose n’avoir décou­vert que 30 %, s’étend sur 1 800 hec­tares au-dessus de la rivière Apurimac, à 3 050 mètres d’altitude dans les mon­tagnes Vilcabamba du dis­trict de Santa Teresa. Bien qu’elle s’apparente au Machu Picchu du point de vue archi­tec­tu­ral, sa maçon­ne­rie est moins éla­bo­rée compte tenu de la roche méta­mor­phique extraite des car­rières proches du site. Pour le moment, on ne peut y par­ve­nir qu’en effec­tuant une ran­don­née de deux jours depuis Cachora, alter­na­tive au che­min de l’Inca (trop fré­quenté et qui implique de pas­ser par une agence) qui rem­porte un franc suc­cès. Une fois à Choquequirao, le cir­cuit peut se pour­suivre jusqu’au Machu Picchu (ajou­ter quatre à huit jours de marche sup­plé­men­taires en fonc­tion des options). Un télé­phé­rique réduira bien­tôt ce trek de deux jours à quinze minutes et ache­mi­nera à Choquequirao 200 000 tou­ristes dès la pre­mière année de fonc­tion­ne­ment.

Moult sites sont visibles au cours d’une excur­sion vers le Machu Picchu, notam­ment via le renommé che­min de l’Inca, consi­déré comme un che­min de puri­fi­ca­tion spi­ri­tuelle. Quelques-uns com­portent des sys­tèmes d’irrigation com­plexes et des ande­ne­rias, ces ter­rasses en paliers bâties à flanc de mon­tagne avec des murs de sou­tien en pierre et qui sont com­po­sées de couches de terre, pierres et frag­ments de roches. Elles sont reliées par des aque­ducs et des esca­liers et per­met­taient d’exploiter ces terres pen­tues en favo­ri­sant le drai­nage tout en empê­chant les glis­se­ments de ter­rain et en retar­dant l’érosion. Les micro­cli­mats ainsi créés amé­lio­raient les ren­de­ments et ren­daient pos­sible l’expérimentation des cultures. Les ande­ne­rias ne furent pas inven­tées par les Incas, elles datent pro­ba­ble­ment de la culture Huarpa anté­rieure à l’influence de la civi­li­sa­tion de Tiahuanaco-Huari, tou­te­fois les Incas les per­fec­tion­nèrent et les mul­ti­plièrent. Ces tech­niques agraires démontrent un savoir qui prouvent le niveau élevé de déve­lop­pe­ment des Péruviens avant l’Empire inca. Des experts s’accordent pour dire que si ces tech­niques agri­coles effi­caces étaient de nou­veau appli­quées, les popu­la­tions andines seraient pré­ser­vées de mal­nu­tri­tion pen­dant des décen­nies. Parmi les sites pos­sé­dant ces sys­tèmes d’irrigation et ande­ne­rias on peut citer (à l’exception du Machu Picchu) :

  • Chachabamba ;
  • Machuqente ;
  • Palccay ;
  • Patallacta ;
  • Phuyupatamarca ;
  • Pulpituyoc ;
  • Q’ente ;
  • Qoriwayrachiwa ;
  • Runkuraqay ;
  • Sayacmarka ;
  • Torontoy ;
  • Wayllabamba ;
  • Waynaq’ente.

Par ailleurs, Chaskapata et Killipata sont deux sites funé­raires qui ont été décou­verts plus en amont de la rivière Urubamba.

Quand, par qui, et comment, la citadelle a-t-elle été repérée ?

Les premiers visiteurs connus

En 1860, August R. Berns, un entre­pre­neur alle­mand, pros­pec­teur de mines et pro­prié­taire d’une scie­rie vers le vil­lage d’Agua Calientes, acquit des terres pour son affaire qui pro­dui­sait des tra­verses de che­min de fer et qui le lia au sec­teur fer­ro­viaire péru­vien. Il se serait aven­turé sur le site aux abords de sa pro­priété entre 1860 et 1867 et aurait com­mencé à l’explorer.

En 1865, Antonio Raimondi, un natu­ra­liste d’origine ita­lienne, nota maints détails tels que la popu­la­tion clair­se­mée de la région sans pour­tant remar­quer la cité au pied de laquelle il se tenait.

En 1870, Harry Singer, un amé­ri­cain, pointa pour la pre­mière fois le Cerro Machu Picchu et le Huayna Picchu sur une carte en men­tion­nant qu’il s’agissait du Huaca de l’Inca. Ce nom pou­vait tout autant se réfé­rer au Machu Picchu, qu’à la mine de la com­pa­gnie d’extraction de bois créée par l’ingénieur entre­pre­neur August Berns qui sié­geait à proxi­mité, les lieux sacrés étant assi­mi­lés à cette époque à des mines.

En 1874, Herman Gohring, un ingé­nieur alle­mand, éta­blit avec exac­ti­tude la posi­tion de la cita­delle sur une carte.

En 1880, Charles Wiener, explo­ra­teur et diplo­mate fran­çais, confirma dans son ouvrage Pérou et Bolivie qu’il y avait des ruines à Machu Picchu bien qu’il n’ait pu s’y rendre. Après la publi­ca­tion en 1874 de son Essai sur les ins­ti­tu­tions poli­tiques, reli­gieuses, éco­no­miques et sociales de l’Empire inca, il obtint en 1875 une mis­sion scien­ti­fique au Pérou et en Bolivie. Charles Wiener sillonna le sec­teur du Machu Picchu aux alen­tours de 1876 et il com­pila des infor­ma­tions trans­mises par les habi­tants, dont les noms de Machu et de Huayna Picchu. Il réa­lisa une ving­taine de cartes et rédi­gea une tren­taine de lettres.

Le 14 juillet 1902, Agustin Lizarraga, pro­prié­taire ter­rien à Cuzco, venu préa­la­ble­ment en 1894, visita à nou­veau le site dans sa quête de terres à culti­ver. Il était accom­pa­gné d’Enrique Palma Ruiz, son cou­sin et admi­nis­tra­teur de son domaine, de Gabino Sanchez et d’un ouvrier agri­cole Toribio Recharte. En 1903, Agustin Lizarraga planta du maïs et des légumes sur les ande­ne­rias et son ouvrier agri­cole s’installa en famille pour s’occuper des plan­ta­tions. En 1904, Agustin Lizarraga amena Justo Ochoas et d’autres ouvriers de son domaine et ils lais­sèrent leurs signa­tures sur de nom­breux murs du Machu Picchu. En 1907, un der­nier ouvrier du domaine d’Agustin Lizarraga, Anacleto Alvarez, s’y éta­blit avec sa famille.

La « redécouverte scientifique »

Hiram Bingham III, his­to­rien amé­ri­cain nommé confé­ren­cier en his­toire de l’Amérique du Sud en 1907 par l’Université de Yale, repré­senta les États-Unis au pre­mier congrès scien­ti­fique pan-américain en 1909 au Chili et s’arrêta au Pérou à son retour. Il fut incité à explo­rer Choquequirao, le « ber­ceau de l’or », par le pré­fet de la pro­vince d’Apurimac qui l’invita à y déni­cher un tré­sor inca. Ce ter­rain avait déjà été foulé à plu­sieurs reprises depuis sa des­crip­tion par l’explorateur fran­çais Eugène de Sartiges dans la Revue des Deux Mondes en 1834. Une pre­mière réfé­rence écrite, bien qu’ignorée, avait été trans­crite par Cosme Bueno en 1768, mais l’explorateur Juan Arias Diaz semble avoir été le pre­mier visi­teur étran­ger en 1710. Hiram Bingham tenta de déter­mi­ner s’il s’agissait de la cité Vilcabamba La Vieja, la capi­tale secrète et ultime refuge des quatre der­niers Incas, Manco Inca et ses suc­ces­seurs, après la grande rébel­lion de 1536 durant la résis­tance contre l’invasion espa­gnole. Il conclut que Choquequirao était une for­te­resse fron­ta­lière et conti­nua ses recherches. En 1911, Alberto Giesecke, d’origine nord-américaine, direc­teur de l’Université San Antonio Abad de Cuzco, ren­sei­gna Hiram Bingham à pro­pos de ves­tiges archéo­lo­giques situés au-dessus de la côte ouest de la gorge d’Urubamba. Il lui donna notam­ment le nom d’un agri­cul­teur et auber­giste, Melchor Arteaga, qui pour­rait l’héberger en che­min et le conduire à un site. Hiram Bingham orga­nisa une expé­di­tion escorté par un offi­cier péru­vien.

Le 24 juillet 1911, il par­vint au Machu Picchu en sui­vant les indi­ca­tions des autoch­tones, prin­ci­pa­le­ment celles de Melchor Arteaga, ren­con­tré la veille, qui devina ce qu’il cher­chait et fit une par­tie du tra­jet avec lui et l’officier. Ils fran­chirent la rivière Vilcanota et avant d’arriver au som­met d’une mon­tagne escar­pée, l’aubergiste fit halte pour cau­ser au pro­prié­taire d’une hutte en bois. L’aubergiste passa ensuite le relais à Pablito, un enfant de onze ans qui les guida dans l’escalade des ter­rasses en paliers et ils attei­gnirent les murs de gra­nit en ruine recou­verts de mousse et de végé­ta­tion tro­pi­cale. Hiram Bingham constata que deux familles vivaient là en culti­vant les ande­ne­rias. Il s’agissait des Recharte et des Alvarez (Pablito qui connais­sait très bien les parages était d’ailleurs l’un des fils Recharte). En 1912, il fut par­rainé par l’Université de Yale et la National Geographic Society et il retourna au Machu Picchu où un grand net­toyage fut réa­lisé pen­dant quatre mois avec l’aide de la popu­la­tion locale. Hiram Bingham, assisté par une équipe plu­ri­dis­ci­pli­naire, démarra la même année les pre­mières fouilles archéo­lo­giques qui se pour­sui­virent jusqu’en 1915. National Geographic consa­cra en avril 1913 un numéro entier au Machu Picchu illus­tré des pho­to­gra­phies de l’explorateur. Ainsi, c’est à Hiram Bingham qu’est attri­buée la « redé­cou­verte scien­ti­fique » du Machu Picchu et sa révé­la­tion au monde.

Hiram Bingham, élu gou­ver­neur du Connecticut en 1924, puis séna­teur à Washington, devint célèbre et for­tuné après la publi­ca­tion de ses aven­tures explo­ra­trices. Il recon­nut ne pas avoir été le pre­mier à repé­rer le site et fit allu­sion à un pos­sible pros­pec­teur de mines. Il admit éga­le­ment avoir effacé les signa­tures d’Agustin Lizarraga et de ses par­te­naires, ins­crites à vingt-trois endroits dont le Templo de las Tres Ventanas. Il nota dans un car­net qu’Agustin Lizarraga avait décou­vert la cité et qu’il vivait sur le pont de San Miguel. Hiram Bingham resta per­suadé que Machu Picchu était Vilcabamba La Vieja, mais en 1956, alors qu’il venait de décé­der, cette hypo­thèse fut démen­tie et Vilcabamba fut par la suite envi­sa­gée au cœur de la jungle à 80 km à l’ouest du Machu Picchu. Récemment, Vilcabamba a été rat­ta­chée au site archéo­lo­gique d’Espiritu Pampa qui garde les traces d’un incen­die et les signes archi­tec­tu­raux d’une influence his­pa­nique tels que des tuiles en terre cuite sur les toi­tures des édi­fices incen­diés. Or on sait que la capi­tale secrète des Incas fut brû­lée par l’armée du der­nier Inca Tupac Amaru en 1572 afin que les conquis­ta­dores ne s’en emparent pas. Hiram Bingham par­cou­rut Espiritu Pampa peu avant le Machu Picchu, mais ne per­ce­vant pas son impor­tance sous la végé­ta­tion luxu­riante, il passa à côté de ce qu’il cher­chait (il n’aurait vu qu’une ving­taine des 400 à 500 bâti­ments). Alberto Giesecke raconta à un jour­na­liste de El Comercio, cinq ans après le décès d’Hiram Bingham, com­ment il avait eu connais­sance de l’existence des ruines et du nom de Melchor Arteaga. C’était lors d’une ran­don­née équestre de sept jours jusqu’à l’actuel Quillabamba avec Braulio Polo y La Borda, pro­prié­taire d’un domaine au sein de la val­lée de la Convencion, qui l’avait invité. Alberto Giesecke reporta des remarques à ce pro­pos dans le jour­nal d’archéologie de Cuzco. Hiram Bingham s’abstint, quant à lui, de par­ler de ces infor­ma­tions qu’il déte­nait avant son expé­di­tion en 1911.

Un trésor pillé par les premiers explorateurs

Selon l’historien et explo­ra­teur amé­ri­cain Paolo Greer, August Berns pro­fi­tait du sou­tien de beau­coup de notables et pilla le site avec l’approbation du gou­ver­ne­ment péru­vien. Ses explo­ra­tions menées de 1867 à 1870 lui dévoi­lèrent des mer­veilles, mais en 1879 il fuit au Panama lors de la guerre du Pacifique où le Pérou et le Chili s’affrontèrent. Il revint en 1887 après la fin de la guerre et créa une nou­velle entre­prise péru­vienne minière consi­gnée dans les registres des États-Unis sous le nom Compagnie Minière de Mines Incas d’Or et d’Argent. Paolo Greer a relevé un feuillet de 1887, archivé par les Péruviens, où August Berns avait déclaré, en fai­sant la pro­mo­tion de sa société, qu’il avait décelé d’importantes construc­tions com­pre­nant des struc­tures sou­ter­raines. Il y pré­ci­sait que cer­taines étaient sculp­tées et ren­fer­maient sûre­ment des tré­sors incas. Paolo Greer et un his­to­rien péru­vien ont prouvé qu’en 1887 l’État péru­vien avait accepté qu’August Berns exporte ses trou­vailles à condi­tion de rever­ser 10 % de ses gains au gou­ver­ne­ment. Le direc­teur de la biblio­thèque natio­nale du Pérou aurait été un de ses col­la­bo­ra­teurs com­mer­ciaux tan­dis que le vice-président de sa société, curieu­se­ment, col­lec­tion­nait des anti­qui­tés (sa col­lec­tion fut ven­due à un musée ber­li­nois). Paolo Greer s’est pro­curé une liste de cinquante-sept contacts d’August Berns, en par­ti­cu­lier des amé­ri­cains et des bri­tan­niques, qu’il sus­pecte d’avoir été d’éventuels ache­teurs. Il a sol­li­cité une coopé­ra­tion inter­na­tio­nale afin de pis­ter ces tré­sors per­dus, mais jusqu’ici cela n’a rien donné et les recherches se sont élar­gies aux États-Unis et en Europe. Une enquête devait s’ouvrir à pro­pos de ces cinquante-sept rela­tions pour ten­ter de loca­li­ser les richesses pillées.

Hiram Bingham fut aussi accusé de pillage après avoir emporté des objets pré­cieux à l’université de Yale en vue de leur étude. Il avait obtenu l’autorisation de les sor­tir tem­po­rai­re­ment du Pérou et devait les res­ti­tuer en 1916. Le gou­ver­ne­ment péru­vien les réclama en vain plu­sieurs fois dès 1920 et c’est seule­ment en 2001 que le nou­veau pré­sident de la République, Alejandro Toledo, remit les négo­cia­tions au goût du jour. L’université répon­dit qu’elle consen­ti­rait à les ren­voyer si elle pou­vait contrô­ler la col­lec­tion, ce qui ne fut pas rece­vable du point de vue péru­vien qui enga­gea en 2008 une pro­cé­dure judi­ciaire. En 2010, Alan Garcia, revenu au pou­voir en 2006, lança un ulti­ma­tum à l’université pour qu’elle remette les pièces archéo­lo­giques avant la date du cen­te­naire de la « redé­cou­verte » sous peine d’être poin­tée du doigt et com­pa­rée aux pilleurs de tré­sors. Alan Garcia ras­sem­bla des mil­liers de mani­fes­tants exi­geant le retour des reliques incas et attira l’attention inter­na­tio­nale. Il écri­vit éga­le­ment à Barack Obama espé­rant obte­nir son sou­tien pour récu­pé­rer la col­lec­tion à temps. Malgré l’absence de la tenue d’un registre offi­ciel, ces frag­ments archéo­lo­giques pré­co­lom­biens avaient été éva­lués par Yale à 5 500 dont seule­ment un peu moins de 400 pré­sen­taient une qua­lité suf­fi­sante afin d’être expo­sés en musée. Ils furent scru­pu­leu­se­ment réper­to­riés dans le cadre d’un inven­taire réa­lisé par l’Institut National de la Culture péru­vien au Peabody Museum de l’université de Yale en 2008. Finalement, c’est près de 46 000 objets clas­sés par lots (céra­miques, métaux, restes humains ou en lien avec la faune comme des dépouilles ani­males) qui furent dénom­brés et reven­di­qués. Un accord ami­cal sus­pen­dant toute pro­cé­dure judi­ciaire fut enfin conclu en 2010, il sti­pu­lait que ces pièces seraient sous la tutelle de l’université de Cuzco où les archéo­logues de Yale pour­raient en dis­po­ser de manière à pour­suivre leurs ana­lyses. Après inven­taire, les prin­ci­pales pour com­mé­mo­rer le cen­te­naire devraient être remises au Pérou dès les pre­miers mois de l’année 2011 et Yale aurait jusqu’en décembre 2012 pour rendre les autres. La dif­fi­culté du Pérou à recou­vrer ce patri­moine ramené par Hiram Bingham camou­fla le scan­dale du pre­mier pillage par August Berns.

Les ruines en tant que telles

De quoi s’agit-il ?

Le plan général

Les ves­tiges de la cita­delle édi­fiée au XVe siècle, forment le cœur du sanc­tuaire his­to­rique du Machu Picchu. Ils sont répar­tis sur 530 mètres de long et 200 mètres de large. Deux zones dis­tinctes sont sépa­rées par un long mur de 400 mètres :

  • la zone agri­cole, com­po­sée de ter­rasses et de canaux d’irrigation, expo­sée au sud pour favo­ri­ser les cultures (fruits, légumes et plantes médi­ci­nales tels que maïs, piments, pommes de terre, coca…) ;
  • la zone urbaine, au nord, comp­tant envi­ron 200 construc­tions selon John Hemming (285 selon Thierry Jamin), toutes orien­tées vers l’est, reliées par des ruelles et une quan­tité incal­cu­lable de marches ; divi­sée elle-même en deux par­ties sépa­rées par une grande place céré­mo­nielle :
    • la ville haute (Hanan), à l’ouest, asso­ciée au quar­tier noble en rai­son de ses bâti­ments en pierre de taille ajus­tée sans mor­tier. Au sud de la place, s’y concentrent les monu­ments à l’architecture très soi­gnée, il s’agit des dif­fé­rents quar­tiers de l’élite, à savoir le quar­tier sacré (dédié à Inti, le dieu Soleil, pro­tec­teur de l’Empire inca), des ecclé­sias­tiques et des nobles ;
    • la ville basse (Hurin), à l’est, com­por­tant des construc­tions aux sur­faces moindres et fabri­quées en moel­lons de gra­nit assem­blés avec un mor­tier argi­leux. Les arti­sans et le peuple y auraient habité, c’est le quar­tier popu­laire et arti­sa­nal dit uti­li­taire.

L’ancienne porte prin­ci­pale de la ville, au sud-ouest, don­nait accès au sec­teur reli­gieux séparé de la zone agri­cole par le long mur de 400 mètres bordé d’escaliers. L’anneau en pierre qui sur­monte la porte à l’intérieur et les deux poi­gnées dans les ren­fon­ce­ments sur les côtés per­met­taient d’en blo­quer l’ouverture. Cette porte, en haut de l’escalier, ne cor­res­pond pas à la porte d’entrée prin­ci­pale affec­tée aux visi­teurs actuels qui figure au sud-est de la cité.

Le détail des secteurs de la zone urbaine

  • La ville haute
    • Les demeures des prêtres sont dans la par­tie éle­vée. Un grand esca­lier des­cend vers la rue des fon­taines.
    • La mai­son du Gardien de la fon­taine pos­sède seule­ment trois murs dont l’un est percé de trois fenêtres tra­pé­zoï­dales et, depuis qu’elle a été res­tau­rée, est cou­verte d’un toit de chaume.
    • Les fon­taines sacrées (Fuentes Sagradas) sont l’ensemble des seize bains céré­mo­niels dis­po­sés en paliers faci­li­tant l’écoulement de l’eau en cas­cade. Cette eau pro­ve­nait d’une source en amont et irri­guait la cita­delle grâce aux canaux créés.
    • La fon­taine prin­ci­pale (Fuente Principal), près du temple du Soleil, s’applique au bas­sin supé­rieur, autel dédié au culte de l’eau.
    • Le temple du Soleil (Templo del Sol) ou Torreon, a l’allure d’une tour à moi­tié cir­cu­laire de 10,5 mètres de dia­mètre avec deux fenêtres tra­pé­zoï­dales, des niches sans doute consa­crées aux offrandes et des autels sacri­fi­ciels. Au sol, l’arête d’une pierre pré­ci­sé­ment décou­pée est orien­tée vers le lever du soleil ; lors du sol­stice de juin, en se pla­çant au centre de cette pierre, on peut obser­ver l’aube par la fenêtre du nord-est (les sol­stices se réfèrent aux deux jours par an où la durée de la jour­née est pour l’un la plus courte et pour l’autre la plus longue ; vu que dans l’hémisphère sud, ils sont inver­sés par rap­port à l’hémisphère nord, le sol­stice d’hiver est proche du 21 juin avec la jour­née la plus courte et celui d’été proche du 21 décembre avec la jour­née la plus longue). Quant à la fenêtre du sud-est, elle est diri­gée vers le lever de la queue du scor­pion, le scor­pion étant une constel­la­tion de l’hémisphère sud dont l’observation pou­vait contri­buer à éta­blir le calen­drier des semailles et des récoltes (par exemple, la durée entre l’apparition de la constel­la­tion d’Orion et celle de la queue du scor­pion concou­rait à déter­mi­ner un cycle néces­saire aux cultures). Dans ce temple sub­sistent les traces d’un incen­die. En des­sous, une cavité, pro­ba­ble­ment un mau­so­lée, est appe­lée tom­beau royal (Tumba Real) bien qu’aucune momie ou osse­ment n’y ait été exhumé. Elle est éga­le­ment inti­tu­lée le temple de la Terre Mère (Pachamama), sym­bo­li­sant pour les Incas le seuil de l’infra monde où rési­daient leurs ancêtres. 142 sque­lettes ont été retrou­vés à côté.
    • Le palais de la Princesse (Palacio de la Ñusta), au sud-est du Torreon, est un bel édi­fice fourni en niches qui s’élève sur deux étages. Cette habi­ta­tion aurait pu être celle du grand-prêtre du culte solaire, le Willac Umu, parent de l’Inca, sou­vent son frère, incar­nant une puis­sance équi­va­lente.
    • La rési­dence de l’Inca ou enceinte royale (Recintos Principales) est la plus spa­cieuse de toutes les habi­ta­tions et même l’un des plus grands monu­ments de la cité. Elle est com­po­sée d’un hall cen­tral et de patios. Son excel­lente fac­ture et les lin­teaux de pierre qui pèsent jusqu’à 3 tonnes témoignent qu’il s’agissait d’une demeure des­ti­née à la noblesse. Ses entrées donnent sur la source prin­ci­pale et le Torreon. De la ter­rasse, le regard balaye l’est de la ville. La rési­dence de l’Inca est à l’intersection de deux axes stra­té­giques : un large esca­lier repré­sente la rue prin­ci­pale avec les fon­taines et forme le pre­mier axe tan­dis que la grande place faite de ter­rasses en paliers maté­ria­lise le deuxième axe.
    • Le temple aux Trois Fenêtres (Templo de las Tres Ventanas) se dis­tingue par ses trois fenêtres tra­pé­zoï­dales sur la façade orien­tale. Elles dési­gne­raient les trois mondes dans la concep­tion andine, soit le monde spi­ri­tuel au-dessus de la terre (Hanan Pacha), le monde pré­sent sur terre (Kay Pacha) et le monde des défunts sous terre (Ukhu Pacha). Le pilier en pierre sou­te­nait le toit et au pied de ce pilier, se dresse une demi-croix andine en pierre. Lors du sol­stice d’hiver, en juin, son ombre por­tée com­plète la croix qui devient entière. Celle-ci, appe­lée Chakana, exis­tait bien avant la civi­li­sa­tion inca et explique, pour les cultures andines, le monde phy­sique, les cycles sai­son­niers et le monde méta­phy­sique, elle peut être consi­dé­rée comme un pont entre le monde réel et le monde spi­ri­tuel.
    • Le temple prin­ci­pal (Templo Principal), au nord de la place sacrée, est de taille impo­sante, ces blocs de pierre de plu­sieurs tonnes sont joints de manière remar­quable. Il ne pos­sède pas de façade et n’est donc consti­tué que de trois murs. Un affais­se­ment de ter­rain a endom­magé la par­tie droite. Proche du mur du temple aux Trois Fenêtres, au sud-est de la place sacrée, cette construc­tion pour­vue de deux portes et de neuf niches tra­pé­zoï­dales aurait été un lieu réservé aux prêtres ou peut-être l’habitation du grand-prêtre, le Willac Umu.
    • La sacris­tie (Casa del Sacerdote) ou chambre des orne­ments, est un temple secon­daire qui est rat­ta­ché au temple prin­ci­pal où se pré­pa­raient les prêtres avant les rites sacrés. Le banc en pierre aurait pu ser­vir à faire sécher les momies. Le mon­tant gauche du cham­branle de sa porte d’entrée est com­posé d’une pierre avec trente-deux angles.
    • L’Intihuatana dont la tra­duc­tion signi­fie « là où s’attache le soleil » est le monu­ment le plus sacré du site. Cet autel mono­li­thique a une hau­teur de 1,76 mètre et un dia­mètre de presque 2 mètres. Il est visible sur les hau­teurs d’une col­line, après avoir gravi soixante-dix-huit marches bien ouvra­gées. Un prisme rec­tan­gu­laire, de 66 cm de haut, au centre du rocher de gra­nit, est orienté du nord-ouest au sud-est avec les quatre angles vers les points car­di­naux. Cette Pierre du Soleil, sou­vent com­pa­rée à un cadran solaire, per­met­tait notam­ment de mesu­rer les sol­stices et les équi­noxes (qui se rap­portent aux deux jours par an, en mars et sep­tembre, où la durée de la jour­née est égale à celle de la nuit et ce pour tous les coins sur terre ; à ces occa­sions, à midi, le soleil à son zénith se situe exac­te­ment sur l’équateur qui sépare les deux hémi­sphères). L’Intihuatana ne pro­jette aucune ombre lorsque le soleil est à son zénith pen­dant les deux équi­noxes. La course du soleil, presque à la ver­ti­cale au-dessus de l’équateur, pro­duit peu d’ombre, mais pour­quoi ce phé­no­mène est-il constaté alors que le Machu Picchu est à 13 degrés au sud de l’équateur ? Parce que la valeur de l’inclinaison de la par­tie supé­rieure de cette pierre est jus­te­ment égale à 13 degrés ! Lors du sol­stice de décembre, lorsque le soleil se lève, la roche est éclai­rée par un tri­angle de lumière dans lequel deux cercles concen­triques appa­raissent et le soleil se couche der­rière la mon­tagne Pumasillo aussi appe­lée Yanantin. Les cycles agri­coles étaient gérés grâce à la maî­trise de cette mesure com­bi­née aux calen­drier solaire et lunaire. Ainsi, l’Intihuatana est davan­tage assi­milé à un obser­va­toire astro­no­mique par­ti­ci­pant à l’étude du cycle des sai­sons. Enfin, la pierre indi­que­rait le nord magné­tique et il est dit qu’une intense éner­gie s’en dégage.
    • Le sec­teur des car­rières par lequel on accède en emprun­tant l’escalier près des fon­taines, contient des blocs de pierre non ordon­nés. Les guides énoncent com­ment les pierres étaient taillées en creu­sant des petits trous à des endroits pré­cis où de l’eau ver­sée gelait et aidait ensuite à fendre la roche. Certains pensent que ces marques sont liées au tra­vail de l’archéologue Manuel Chavez Ballon et sont par consé­quent récentes. Hiram Bingham a exhumé des osse­ments et dif­fé­rents objets dans ce péri­mètre au bord du pré­ci­pice sur­plom­bant la rivière Urubamba.
    • Le rocher sacré (Roca Sagrada), au nord de la cité, est proche de l’entrée pour gra­vir le Huayna Picchu. C’est un mono­lithe de 3 mètres de haut et ses contours suivent ceux de la mon­tagne Pumasillo. Il se dit que de ce rocher rayonne éga­le­ment une éner­gie consi­dé­rable.
  • La ville basse
    • Les habi­ta­tions au nord se res­semblent, elles com­portent une entrée et un patio au centre de cinq ou six pièces éle­vées sur des ter­rasses.
    • Le quar­tier des Trois Portes est sup­posé être l’Acllahuasi ou la mai­son des vierges du Soleil car aucune porte ni fenêtre ne donne sur la place céré­mo­nielle. Ces femmes élues (« aclla-cuna » en que­chua) étaient enle­vées à leur famille encore enfants selon des cri­tères de beauté et étaient offertes à l’Inca. Sorte de ves­tales, elles vivaient recluses toute leur vie, si une per­sonne péné­trait leur rési­dence, elle était condam­née à mort.
    • La salle des Mortiers (Sala de los Morteros) com­prend deux cercles de pierre au sol de 30 cm de dia­mètre qu’Hiram Bingham avait asso­cié à des mor­tiers pour moudre le maïs. D’aucuns pré­sument qu’ils étaient dédiés, au cours de céré­mo­nies par­ti­cu­lières, à rece­voir des liba­tions de chi­cha (bois­son issue de la fer­men­ta­tion du maïs vouée au dieu Inti que les Espagnols nom­mèrent ainsi par la suite). Sinon il pour­rait s’agir d’observatoires les­quels, une fois rem­plis d’eau, tels des miroirs, auraient reflété les astres.
    • L’Intimachay est une petite caverne, pro­ba­ble­ment un obser­va­toire solaire consa­cré au sol­stice d’hiver ; dix jours avant et après ce sol­stice, les rayons du soleil levant éclairent le fond de la caverne par la fenêtre.
    • Le quar­tier des pri­sons ou bloc car­cé­ral, est un dédale de ruelles, de niches et de cavi­tés par­fois sou­ter­raines prises pour des cel­lules car leurs dimen­sions cor­res­pondent à la taille d’un homme et des trous auraient per­mis de les ver­rouiller ou d’attacher les pri­son­niers aux poi­gnets. Néanmoins, les Incas mécon­nais­saient l’emprisonnement, ils sup­pri­maient les pri­vi­lèges, tor­tu­raient ou exé­cu­taient ceux qu’ils sou­hai­taient punir. Cette sec­tion aurait pu être consa­crée à des rites funé­raires ou à des sacri­fices d’autant qu’Hiram Bingham y a trouvé des sépul­tures. Ce laby­rinthe inclut le temple du Condor (Templo del Condor) situé à l’entrée d’une caverne. Au sol, sur une pierre plate orien­tée vers l’est, est sculp­tée la tête d’un condor dont le corps se pro­longe avec ses ailes déployées dans la roche. Cette pierre, aurait pu faire office d’autel sacri­fi­ciel, le sang s’écoulant vers la Terre-Mère Pachamama, liée à la fer­ti­lité, par un canal creusé à l’extrémité de la tête du rapace. L’âme des sacri­fiés pou­vait alors s’envoler pour l’au-delà sur les ailes de l’oiseau mythique, mes­sa­ger du ciel et de la terre. Un petit pas­sage mène à une chambre sou­ter­raine exi­guë.

Le détail des secteurs de la zone agricole

Il y a deux zones agri­coles, l’une haute et l’autre basse. La pre­mière repré­sente une qua­ran­taine de ter­rasses et la seconde en compte quatre-vingt. Un seul canal relie l’ensemble bien qu’en amont, un sys­tème com­plet de cana­li­sa­tions, quel­que­fois sou­ter­raines, ait dérivé l’eau en pro­ve­nance des som­mets jusqu’aux cultures.

  • La zone agri­cole haute
    • La mai­son du Gardien (Recinto del Guardian), dit le mira­dor, au sud-ouest de la zone agri­cole sur les hau­teurs des ter­rasses, a été res­tau­rée et est cou­verte par un toit de chaume. Les trois fenêtres sur l’un des trois murs exis­tants offraient un angle d’observation idéal. Elle est acces­sible par le che­min de l’Inca et délivre le fameux pano­rama sur la cité.
    • Le cime­tière supé­rieur, der­rière la mai­son du Gardien, est un ter­rain où Hiram Bingham a mis au jour nombre d’ossements et de momies. Un cime­tière plu­tôt des­tiné aux prêtres et aux nobles.
    • Le rocher funé­raire (Roca Funeraria), à proxi­mité de la mai­son du Gardien, est un bloc avec trois marches sculp­tées dans la masse en plau­sible réfé­rence aux trois mondes déjà men­tion­nés à la des­crip­tion du temple aux Trois Fenêtres. Ce mono­lithe aurait pu être un autel uti­lisé pour la pré­pa­ra­tion et le séchage des momies.
  • La zone agri­cole basse
    • La mai­son des agri­cul­teurs, au sud-est de la zone agri­cole, regroupe cinq édi­fices en petites pierres liées par de la boue séchée qui s’élèvent sur cinq paliers de ter­rasses qui ser­vaient vrai­sem­bla­ble­ment de gre­nier pour le sto­ckage.

Autour du Machu Picchu

  • Du côté de la mon­tagne Machu Picchu
    • La porte du Soleil (Intipunku), au sud-ouest de la cita­delle sur le che­min de l’Inca, est un ancien poste de garde. Elle accueille les rayons du soleil levant lors des sol­stices de juin avant qu’ils ne soient obser­vés par la fenêtre du nord-est du Torreon. Des autels laissent devi­ner des célé­bra­tions rituelles.
    • Le pont de l’Inca, très étroit, taillé le long de la roche abrupte au bord d’un pré­ci­pice et fort ris­qué à fran­chir, est main­te­nant inter­dit après l’accident fatal d’un tou­riste. Le des­sous du pont n’est pas com­blé et si des ron­dins de bois ne sont pas encas­trés dans les par­ties saillantes de la roche, il est impos­sible de l’enjamber ou de le tra­ver­ser, ceci afin d’éviter toute inva­sion.
  • Du côté de la mon­tagne Huayna Picchu
    • Le temple de la Lune (Templo de la Luna), décou­vert en 1936, est l’une des œuvres les plus tra­vaillées du site. Ce joyau, mérité du fait de l’ascension mal­ai­sée jusqu’au cœur d’une grotte natu­relle, sur la façade nord du Huayna Picchu, com­porte des niches, trois portes sym­bo­li­sant les trois mondes de la cos­mo­go­nie andine et un autel sculpté dans la roche. Les nuits du sol­stice d’hiver, la lune l’illumine par une ouver­ture située au-dessus de la grotte.
    • Une porte secrète murée, expo­sée à l’est, a été repé­rée par l’ingénieur fran­çais David Crespy en 2010 sous un édi­fice reli­gieux impor­tant. Elle cache­rait un sanc­tuaire qui abri­te­rait a priori un tré­sor. Des recherches appro­fon­dies menées par l’équipe de l’explorateur Thierry Jamin, grâce à des mesures par réso­nance magné­tique, ont révélé deux portes, une dizaine de cavi­tés sou­ter­raines dont une salle aux dimen­sions géné­reuses orien­tée nord-sud et est-ouest et un esca­lier. Y a été déce­lée éga­le­ment une grande quan­tité de métaux pré­cieux tels que de l’argent et de l’or. Ces infor­ma­tions augurent une décou­verte majeure, peut-être même le tom­beau de l’empereur Pachacutec et de sa panaca, bien que sa momie ait pro­ba­ble­ment été enter­rée dans l’ancien hôpi­tal de San Andrés de Lima. Actuellement, les inves­ti­ga­tions sont à l’arrêt compte tenu de désac­cords avec les auto­ri­tés péru­viennes qui dis­cré­ditent les méthodes pour col­lec­ter les don­nées ainsi que les éven­tua­li­tés qui en découlent et refusent depuis 2013 de déli­vrer le per­mis néces­saire.

Les caractéristiques du Machu Picchu

Les caractéristiques sacrées

La cité est loca­li­sée non loin de la Vallée sacrée des Incas et la rivière qui afflue en contre­bas était nom­mée Willcamayu par les Incas, soit « rivière sacrée », car son sol était le plus fer­tile de l’Empire inca. De sur­croît, la forme natu­relle de l’éminence Huayna Picchu évoque une pyra­mide (davan­tage accen­tuée avant qu’elle ne s’érode) pou­vant être consi­dé­rée comme un signe divin qui aurait attiré ceux qui s’installèrent en pre­mier dans les envi­rons, d’autant que deux mon­tagnes voi­sines moins hautes ont des contours simi­laires. Le plan de la croix andine (Chakana) est d’ailleurs une pyra­mide qui sym­bo­lise la struc­ture de l’univers. En outre, les ani­maux célèbres de la mytho­lo­gie inca sont visibles. Par exemple, le Huayna Picchu, au pied duquel l’Urubamba s’enroule tel un ser­pent, s’apparente à un puma prêt à bon­dir, pro­té­geant la cita­delle qui sug­gère pour une par­tie un caï­man et une autre un ser­pent ou, selon un cer­tain angle, un condor. Enfin, le sec­teur reli­gieux ins­pire aussi un puma. Or, les trois mondes déjà abor­dés, sont res­pec­ti­ve­ment repré­sen­tés par le condor, le puma et le ser­pent. Ces par­ti­cu­la­ri­tés de la nature envi­ron­nante, en réso­nance avec les croyances incas, étaient assu­ré­ment pro­pices à la créa­tion de la cité sacrée dont l’orientation de tous les prin­ci­paux monu­ments est déter­mi­née par les Apus, dieux des mon­tagnes véné­rés par les enfants du Soleil.

Les caractéristiques techniques

Les Incas n’utilisaient ni les ani­maux de trait, ni les roues, ni les outils en fer, ce qui rend très énig­ma­tique la méthode de construc­tion de la cita­delle, sculp­tée dans l’entaille entre deux som­mets, dont la situa­tion topo­gra­phique com­plique d’autant le trans­port et la taille des blocs de gra­nit. Si ceux-ci ont été ache­mi­nés depuis des car­rières éloi­gnées, les blocs pesant plu­sieurs tonnes ont néces­sité une ingé­nie­rie pro­di­gieuse. Cependant, de la roche récu­pé­rée sur le site montre un tra­vail de taille inachevé qui induit que c’est ce gra­nit, sur place, qui était exploité. Les formes et les fai­blesses de la roche étaient mises à pro­fit pour la taille avant un ajus­tage minu­tieux des blocs entre eux, à l’aide de fils à plomb, d’un sys­tème proche du pan­to­graphe et d’outils en héma­tite, mine­rai de fer sup­por­tant les chocs. En dehors des bâti­ments de la ville haute, les pierres irré­gu­lières ont été assem­blées avec de la terre. Par ailleurs, des fon­da­tions pro­fondes ont été réa­li­sées sous terre. L’ingénieur Kenneth Wright a avancé que sur l’ensemble de la construc­tion, 60 % était sou­ter­raine. Les ter­rasses en aval, plus étroites, consti­tuent des murs de sou­tien. Les drai­nages ont été effec­tués avec des pierres de tailles variées, des roches broyées, de l’argile et de la terre, favo­ri­sant l’évacuation de l’eau, les pluies étant fré­quentes voire tor­ren­tielles en début d’année. En sus, les édi­fices sont élar­gis à leur base et légè­re­ment incli­nés vers l’intérieur pour résis­ter aux secousses sis­miques cou­rantes dans le pays et ren­for­cées par l’emplacement de la cité éri­gée au som­met de deux lignes de frac­ture. Lors d’un trem­ble­ment de terre, il est dit que les pierres d’un ouvrage archi­tec­tu­ral inca « dansent », elles bougent puis se remettent exac­te­ment en place. C’est grâce au choix de ce gra­nit et à ces tech­niques que les struc­tures ont résisté aux séismes et autres catas­trophes natu­relles des der­niers siècles.

Ce que l’histoire raconte

Le contexte général

La cita­delle fut pro­ba­ble­ment bâtie entre 1440 et 1450 par l’empereur Pachacuti Inca Yupanqui, appelé Pachacutec, qui régna de 1438 à 1471. Cette région for­te­ment peu­plée était habi­tée par des mon­ta­gnards et l’agriculture y était pra­ti­quée dès le VIIIe siècle avant J.-C. L’Inca Pachacutec aurait décou­vert le site à l’occasion d’une cam­pagne mili­taire menée contre les Chancas et la vic­toire de cette bataille pour­rait y avoir été célé­brée. La cité sacrée fut déser­tée avant son achè­ve­ment au moment de l’effondrement de l’Empire inca. Les spé­cia­listes pré­sument que les habi­tants du site fai­saient par­tie d’une élite reli­gieuse ou poli­tique et que des tra­vailleurs mit­ma­q­kuna, pro­ve­nant de diverses régions de l’Empire, s’occupaient des terres agri­coles. À la période inca, les récoltes y étaient par­ti­cu­liè­re­ment abon­dantes. Les ande­ne­rias furent culti­vées à dif­fé­rentes périodes depuis l’abandon du site même si la zone urbaine ne témoigne pas d’une occu­pa­tion quel­conque. Bien que la végé­ta­tion ait repris ses droits sur une part des ruines, les lieux n’étaient pas tom­bés dans l’oubli. Parmi les cli­chés pho­to­gra­phiques pris par Hiram Bingham pen­dant ses pre­mières recherches, de nom­breux bâti­ments n’apparaissent pas recou­verts d’une végé­ta­tion dense (et ne furent pas inté­grés à ses notes et à ses conclu­sions…).

Les hypothèses avancées quant à sa fonction

Une citadelle aux fonctions défensives

C’est Hiram Bingham qui avança cette thèse, sou­te­nue par la pré­sence des douves, du mur d’enceinte et d’une topo­gra­phie acci­den­tée qui aurait faci­lité la défense de la for­te­resse.

Un refuge pour acllas

Hiram Bingham fut éga­le­ment à l’origine de cette idée qu’il asso­ciait à la pré­cé­dente, la pre­mière n’excluant pas la seconde. La décou­verte de presque 150 momies dont on pensa à l’époque, à tort, qu’elles étaient majo­ri­tai­re­ment fémi­nines, l’influença peut-être vers la piste d’acllas sacri­fiées. Abstraction faite de cette éven­tua­lité, aucun élé­ment n’a per­mis de com­prendre la cause de l’intense souf­france figée consta­tée sur ces visages momi­fiés.

Un grenier à feuilles de coca pour la cour de Cuzco

La pro­duc­tion agri­cole pos­sible du Machu Picchu était bien supé­rieure aux besoins de la popu­la­tion locale esti­mée d’après les habi­ta­tions réper­to­riées, soit entre 300 et 1 200 per­sonnes. En ajou­tant ces récoltes à celles plu­tôt vastes de sites voi­sins, tels que Intipata au sud-ouest et Huiñay Huayna le long du che­min de l’Inca, il est plau­sible pour cer­tains archéo­logues d’envisager cette hypo­thèse.

Un refuge secret des Incas

Seuls quelques pri­vi­lé­giés auraient été infor­més de son exis­tence qui aurait été cachée aux conquis­ta­dores. Sauf qu’au sein des popu­la­tions indi­gènes beau­coup sou­te­naient les Espagnols qui auraient dû, par consé­quent, connaître cette région dyna­mique, ce qui n’est pas le cas. C’est pour­quoi, l’idée du refuge qui n’aurait pas été révélé à la plu­part des Indiens demeure vrai­sem­blable. La rai­son pour laquelle les villes avoi­si­nantes furent déser­tées avant l’arrivée des conqué­rants espa­gnols n’est pas éclair­cie. On ne sait si une épi­dé­mie ou l’attaque d’une tribu de la jungle décima la popu­la­tion locale ou encore si une élite déporta des habi­tants rebelles à une auto­rité mal vécue.

Un palais impérial

C’est l’archéologue et anthro­po­logue amé­ri­cain John Howland Rowe qui, dans les années 1980, à par­tir d’un manus­crit du XVIe siècle issu des Archives colo­niales espa­gnoles, émit cette théo­rie. En effet, selon ce texte, un domaine royal appelé Picchu aurait été construit au nord de Cuzco par l’Inca Pachacutec. La cité aurait pu être édi­fiée et peu­plée par les des­cen­dants de l’Inca avant d’être délais­sée une fois la lignée impé­riale dis­pa­rue. En outre, le palais aurait pu ser­vir de vil­lé­gia­ture à l’empereur.

Un site religieux

Il y a assez de monu­ments reli­gieux sur le site qui jus­ti­fient cette option, mais bien trop d’habitations et de bâti­ments uti­li­taires pour s’en conten­ter. L’analyse des crânes des sque­lettes trou­vés sur place (pris à tort pour des sque­lettes fémi­nins) prouve qu’il s’agissait d’Indiens appar­te­nant à des eth­nies diverses, donc ori­gi­naires de régions dis­tinctes, qui étaient pro­ba­ble­ment venus appor­ter de l’aide. L’Inca, incar­na­tion d’Inti, était le seul à pou­voir réunir une popu­la­tion aux carac­té­ris­tiques si larges.

Un centre politique, religieux et administratif

Huit che­mins incas reliaient Machu Picchu aux autres régions de la cor­dillère et de l’Amazonie confé­rant à la cité une posi­tion stra­té­gique et les cri­tères d’une vita­lité com­mer­ciale. Les voies étaient pour­vues de relais par­cou­rables en un jour de marche et des cour­siers (chas­quis), se relayaient en cou­rant afin de trans­mettre les mes­sages en moins d’une semaine. Vu le nombre d’édifices reli­gieux, la ten­dance est de lui attri­buer un rôle spi­ri­tuel et céré­mo­niel auquel s’ajoute une fonc­tion agri­cole. Les Incas ne sépa­rant pas l’état de l’église, il n’apparaît pas inso­lite qu’un site ait pu répondre à des objec­tifs dif­fé­rents. Il s’agit de l’hypothèse la mieux par­ta­gée au regard des der­nières décou­vertes.

Les récentes révélations

Des car­rières, des mor­tiers de pierre à foi­son et une plate-forme d’observation cir­cu­laire déga­gés sur le pla­teau de Mandorpampa ont enri­chi les don­nées. Toutefois, une atten­tion accrue est por­tée sur les pein­tures rupestres pré-incas (quil­cas) qui confirment une empreinte qui aurait pré­cédé celle des Incas et ce sur une longue séquence. Celles mises au jour en 1912 par l’équipe d’Hiram Bingham sur le che­min de l’Intipunku, des­sinent un lama, un homme et une figure géo­mé­trique. Elles date­raient d’une période com­prise entre le IXe et le XIIIe siècle. Malgré la dif­fi­culté à pré­ci­ser la data­tion de l’ensemble de ces pétro­glyphes, beau­coup sont anté­rieurs au XVe siècle et un fais­ceau d’indices conduit à les attri­buer aux peuples d’Amazonie. Ces quil­cas expri­me­raient une tra­di­tion d’activités cultu­relles com­plexes qui se serait pro­lon­gée durant des mil­lé­naires. Certains auraient aussi indi­qué aux Incas le carac­tère sacré des lieux tout en les y gui­dant. Ils étaient connus depuis le début des fouilles, mais en moindres quan­tité et diver­sité, aussi marquent-ils une tour­nure dans l’avancée des recherches diri­gées par José Bastante, le res­pon­sable du pro­gramme d’investigation du sanc­tuaire.

Le Machu Picchu dévoilera-t-il pro­chai­ne­ment une par­tie de ses secrets si long­temps pré­ser­vés ? Quelles que soient les révé­la­tions à venir, il y a de fortes chances pour qu’elles accen­tuent l’attrait expo­nen­tiel que ce somp­tueux héri­tage des enfants du Soleil exerce sur le monde entier. Telle la légen­daire et mys­té­rieuse cité d’or Païtiti, de cette cita­delle céleste enve­lop­pée de divines brumes, émane une aura mys­tique, d’où s’exhale sans se dis­si­per, un enchan­te­ment unique et irré­ver­sible.

Bagan, mythe, splendeur et tremblements

Il est incon­ce­vable de se rendre au Myanmar sans visi­ter, dans la plaine cen­trale du pays, l’un des prin­ci­paux sites his­to­riques de l’Asie du Sud-Est. Comptant plus de 2 500 ruines boud­dhiques médié­vales répar­ties sur 42 km2, au pied de mon­tagnes bru­meuses, ce ber­ceau de la civi­li­sa­tion bamar riva­lise avec Angkor au Cambodge et Borobudur en Indonésie. De quoi user ses semelles (ou ses pneus) durant plu­sieurs jours sur cette rive à l’est du fleuve Irrawaddy en pro­ve­nance des mon­tagnes hima­layennes… J’ai nommé le splen­dide site archéo­lo­gique de Bagan ou la val­lée des temples !

Pourquoi autant de temples ?

Il y a les mythes, il y a l’histoire, et il y a l’histoire empreinte de mythes et de légendes… Comment s’y retrou­ver ? Pour qui veut com­prendre quand, com­ment, par qui et pour­quoi ce site a été créé, la même réponse est la plu­part du temps avan­cée par les articles his­to­riques, guides tou­ris­tiques, blogs de voyage, agences tou­ris­tiques locales ou inter­na­tio­nales… Pourtant, en appro­fon­dis­sant quelque peu mes recherches, j’ai décou­vert une expli­ca­tion réa­liste qui pro­pose une seconde lec­ture, en adé­qua­tion avec l’histoire de ce pays intri­que­ment liée aux croyances reli­gieuses et aux pos­tures poli­tiques qui n’échappent pas, elles, à l’Histoire de ce monde et ne sont mal­heu­reu­se­ment pas de l’ordre du mythe.

L’Histoire de Bagan couramment exposée

Cette ver­sion décrit un royaume fondé en 849. Les Bamars, pré­sents dans la région dès la moi­tié du IXe siècle, suc­ces­seurs des Pyus et ori­gi­naires des confins de la Chine et du Tibet, apprirent, lors de leur migra­tion, des tech­niques agri­coles comme la rizi­cul­ture, le manie­ment du buffle ou l’élevage des che­vaux. Ce royaume devint un empire pen­dant le règne du roi Anawrahta qui débuta en 1044 et se ter­mina à sa mort en 1077. Anawrahta com­mença par réor­ga­ni­ser et ren­for­cer son armée puis il mena une réforme agraire qui trans­forma les terres arides en cultures fer­tiles grâce à la concep­tion de sys­tèmes d’irrigation sophis­ti­qués de laquelle découla une éco­no­mie flo­ris­sante. Anawrahta se conver­tit au boud­dhisme the­ra­vada après avoir ren­con­tré le moine Shin Arahan, venu du Royaume môn de Thaton en 1056 pour médi­ter dans une forêt proche de la capi­tale de Bagan, loin de l’hindouisme qui pre­nait de l’ampleur à Thaton. Souhaitant uni­fier les pra­tiques reli­gieuses sur son ter­ri­toire où se mêlaient des croyances ani­mistes indi­gènes, dont le culte des nats qui sont des esprits aux carac­té­ris­tiques humaines véné­rés en Birmanie depuis l’antiquité, ou des croyances tan­triques impli­quant des concepts hin­douistes, Anawrahta imposa le boud­dhisme the­ra­vada en tant que reli­gion d’État. Suite au refus de Manuha, le roi du royaume de Thaton, de prê­ter à Anawrahta le Tripitaka, recueil des trans­crip­tions de l’enseignement du Bouddha, celui-ci décida d’y envoyer ses troupes en 1057. Le siège de trois mois se conclut en 1058 par la conquête du royaume de Thaton et Anawrahta fit rapa­trier à Bagan, sur le dos d’une tren­taine d’éléphants, des reliques et manus­crits sacrés dont le fameux Tripitaka convoité. Anawrahta accrut alors l’envergure de son pro­jet, consis­tant à la pro­pa­ga­tion du boud­dhisme the­ra­vada, et y consa­cra une part consé­quente de la richesse de son empire, lar­ge­ment due à l’agriculture et aux échanges com­mer­ciaux au bord de l’Irrawaddy, prin­ci­pale route entre le sud-ouest de la chine et l’Inde. Mettant à pro­fit les com­pé­tences de maints archi­tectes et arti­sans môns parmi les 30 000 pri­son­niers dépor­tés de Thaton avec la famille royale, il fit bâtir un nombre incal­cu­lable de temples, pagodes et biblio­thèques, notam­ment les pagodes Shwezigon et Shwesandaw.

Les rois sui­vants conti­nuèrent à agran­dir le site de Bagan, en par­ti­cu­lier Kyanzittha, deuxième sou­ve­rain après Anawrahta, qui prit la suc­ces­sion de son fils Sawlu décédé au cours d’un affron­te­ment en 1084. Pendant le règne de Kyanzittha qui dura 28 ans (1084 à 1113), la construc­tion de cen­taines de temples sup­plé­men­taires valut à Bagan d’être sur­nom­mée la Cité aux 4 mil­lions de pagodes. La capi­tale devint un centre impor­tant d’étude du boud­dhisme the­ra­vada et un lieu de pèle­ri­nage où se retrou­vaient des moines en pro­ve­nance des pays voi­sins, mais aussi de Ceylan (devenu le Sri Lanka). De riches môns, dési­rant s’assurer un bon karma, finan­cèrent éga­le­ment des chan­tiers parmi les 13 000 joyaux archi­tec­tu­raux réper­to­riés dans le royaume de Bagan entre le XIe et le XIIIe siècle, offrant à cet empire une pros­pé­rité jusqu’en Thaïlande. C’est sous le règne de Narapatisithu (1174 – 1211) que la culture bir­mane connut son apo­gée et que les écri­tures pali, sans­krit et môn furent rem­pla­cées par le bir­man pour les ins­crip­tions. La richesse du royaume per­mit l’édification de nou­veaux monu­ments reli­gieux dont les temples Gawdawpalin et Sulamani. De la fin du XIIe siècle jusqu’au milieu du XIIIe siècle, le pre­mier Empire bir­man, peu­plé par 200 000 habi­tants, et l’Empire khmer du Cambodge, s’imposèrent comme les plus puis­sants d’Asie du Sud-Est. Le roi Htilominlo, fils de Narapatisithu, fut le der­nier bâtis­seur de Bagan. Sous les règnes de son fils Kyazwa (1235 – 1249) et de son petit-fils Uzana (1249 – 1255), les conflits en Chine et en Inde impac­tèrent le com­merce exté­rieur et les terres jusque-là abon­dantes s’épuisèrent, dimi­nuant la puis­sance du royaume. À la fin du XIIIe siècle, Bagan fut enva­hie par l’armée de Témur Khan, petit-fils de Kubilai Khan, le Grand Khan de l’Empire mon­gol qui régna de 1260 à 1294. Le roi Narathihapati (1255/56 – 1287) aurait alors, déses­péré, don­ner l’ordre de démo­lir 6 000 temples en vue de ren­for­cer les rem­parts de Bagan avant que la cita­delle soit prise en 1287. Les Mongols ne cher­chèrent pas à occu­per le pays long­temps et se reti­rèrent. Bien qu’elle conti­nua d’attirer des pèle­rins, après le XVe siècle, Bagan fut à l’abandon et la plu­part des temples tom­bèrent en ruine. Seuls Ananda Pahto (com­mandé par Kyanzittha) et Shwezigon (com­mandé par Anawrahta, mais achevé sous le règne de Kyanzittha), fort célèbres, furent entre­te­nus.

La théorie qui pose question

Cette seconde ver­sion, qui nous rap­pelle que l’origine de l’histoire tra­di­tion­nelle se base essen­tiel­le­ment sur la Chronique du Palais de cris­tal, émet des doutes quant à l’existence du roi Anawrahta. Cette chro­nique, écrite par des moines, des brah­manes et des éru­dits à la demande du roi Bagyidaw, entre 1829 et 1832, fut elle-même reprise d’anciennes chro­niques, à savoir Yaza Win rédi­gée par Thilawintha au XVe siècle et Maha Yazawin (ou Grande chro­nique) rédi­gée par Maung Kala au début du XVIIIe siècle. La chro­no­lo­gie de la monar­chie bir­mane tra­cée dans cette com­pi­la­tion fut éla­bo­rée en réunis­sant à la fois des faits his­to­riques, des légendes, des mythes et des poèmes épiques. L’histoire du boud­dhisme et des rois boud­dhistes de l’Inde antique, ainsi que celle des pre­miers royaumes bir­mans, y sont nar­rées pour ser­vir le pou­voir. Afin de sai­sir pré­ci­sé­ment de quelle façon l’histoire tra­di­tion­nelle s’est for­mée et les rai­sons pour les­quelles elle per­dure mal­gré les décou­vertes archéo­lo­giques et les tra­vaux de recherche qui la contre­disent, je vous invite à consul­ter l’article rédigé par Jak Bazino Le roi Anawrahta, mythe ou réa­lité ? Selon les argu­ments énon­cés, extraits d’une publi­ca­tion du Professeur Emmanuel Guillon, doc­teur d’État, écri­vain et orien­ta­liste scien­ti­fique spé­cia­liste de deux civi­li­sa­tions anciennes de l’Asie du Sud-Est que sont celle des Môns (en Birmanie et en Thaïlande) et celle du royaume de Champa (au Vietnam), il sem­ble­rait qu’Anawrahta soit un mythe et que son nom fasse plu­tôt réfé­rence à une lignée de monarques. De ces constats résultent d’autres incer­ti­tudes qui seront peut-être éclair­cies à l’avenir.

Que reste-t-il de ces splendeurs ?

Le principal attrait touristique du Myanmar

Cet immense com­plexe de temples boud­dhiques, à pré­sent rebap­tisé Bagan Archaeological zone, est consti­tué d’ouvrages archi­tec­tu­raux uniques. Leur sin­gu­la­rité réside dans les voûtes qu’ils com­portent et qui n’existent nulle part ailleurs en Asie du Sud et en Asie du Sud-Est. Des scènes reli­gieuses, tirées des jata­kas (les 547 vies du Bouddha), sont illus­trées de légendes et, grâce au cli­mat sec de cette plaine, elles n’ont pas été rin­cées par les mous­sons (contrai­re­ment à celles d’Angkor). En outre, on peut exa­mi­ner les ves­tiges de l’enceinte for­mant les pre­miers rem­parts du royaume de Pagan (ortho­gra­phié de la sorte avant d’être trans­crit en bir­man), à la porte Tharabar à l’est du site. Selon les chro­niques bir­manes, les rem­parts auraient été édi­fiés en 849 par le chef local Pyinbya, mais une data­tion au car­bone 14 a éva­lué la fon­da­tion des ves­tiges appa­rents au XIe siècle. L’explication tou­te­fois envi­sa­geable qui s’accorderait aux chro­niques serait que les for­ti­fi­ca­tions aient été construites à l’aide de maté­riaux plus fra­giles tels que la boue. Une étude menée en 2016 par l’Association des archi­tectes du Myanmar, en col­la­bo­ra­tion avec le Département d’archéologie de Bagan, et la pré­cieuse par­ti­ci­pa­tion de 300 archi­tectes béné­voles, a loca­lisé 3 822 temples, stu­pas, monas­tères, pagodes et dif­fé­rents élé­ments visibles dont cer­taines struc­tures récentes sur d’anciens mon­ti­cules enter­rés.

De mul­tiples che­mins de terre ou de sable mènent à des monu­ments tout autant dignes d’intérêt que les incon­tour­nables indi­qués dans les guides tou­ris­tiques que sont, par exemple :

  • le temple Ananda, d’une rare élé­gance archi­tec­tu­rale, une fête annuelle s’y déroule durant le mois bir­man de Pyahto (décembre – jan­vier) ;
  • la Shwezigon Pagoda, bâtie afin d’abriter, selon la Chronique du Palais de cris­tal, un os de la mâchoire et une dent du Bouddha, des fidèles de tout le pays s’y réunissent pour la fête annuelle la deuxième semaine du mois bir­man de nadaw (novembre – décembre) ;
  • le temple de l’omniscience That Byin Nyu, érigé à la demande d’Alaungsitthu, le petit-fils de Kyanzittha, il sur­passe en hau­teur les autres en culmi­nant à 61 mètres ;
  • le temple Gawdawpalin, ins­piré du pré­cé­dent, il com­prend 4 boud­dhas dorés dans son cor­ri­dor inté­rieur voûté et compte parmi les plus majes­tueux ;
  • le temple Dhammayan Gyi, avec un plan au sol en croix grecque proche de celui d’Ananda, c’est le sanc­tuaire le plus mas­sif de Bagan, il ne fut jamais achevé ;
  • la Dhammayazika pagoda, éton­nam­ment cir­cu­laire et très impres­sion­nante, à 500 mètres à l’ouest du vil­lage Pwasaw.

Les bâti­ments sont presque tous en brique, excepté quelques-uns en grès (comme la Shwezigon Pagoda), puisque ce sont les seuls maté­riaux à avoir sur­vécu aux affres du temps, ceux en bois, en bam­bou ou en chaume ont dis­paru du pay­sage. L’état appa­rent de ceux que nous pou­vons encore contem­pler est inégal et l’activité sis­mique de la région les a gran­de­ment fra­gi­li­sés.

Conséquences de l’activité sismique

Il y a en moyenne trois trem­ble­ments de terre par siècle, dont un plus intense tous les 50 ans. Le séisme de 1975, de magni­tude 6,2 sur l’échelle de Richter, qui endom­ma­gea ou détrui­sit envi­ron 1 200 monu­ments, rap­pela au monde que ce site était une mer­veille et déclen­cha une inter­ven­tion de l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture, qui mit en place un plan de sau­ve­tage de plu­sieurs mil­lions de dol­lars. Cette aide inter­na­tio­nale, accep­tée par le gou­ver­ne­ment mili­taire, mobi­lisa beau­coup d’experts étran­gers. En 1988, les mani­fes­ta­tions pro-démocratiques vio­lem­ment répri­mées pro­vo­quèrent la démis­sion du géné­ral Ne Win et abou­tirent au coup d’état de la junte mili­taire. Celle-ci refusa que les chan­tiers enta­més pour pré­ser­ver le site se pour­suivent et vou­lut gérer sa propre poli­tique de conser­va­tion des temples finan­cée par des dona­teurs pri­vés. Par consé­quent, l’UNESCO déserta les lieux au début des années 1990, for­cée par la junte mili­taire à quit­ter le pays. L’agence onu­sienne cri­ti­qua ulté­rieu­re­ment les tra­vaux qui avaient été réa­li­sés sur au moins 1 800 bâti­ments sans la consul­ta­tion de ses experts et qu’elle consi­dé­rait inap­pro­priés et bâclés, crai­gnant que les dom­mages soient irré­ver­sibles et plus néfastes que le séisme. À cela, s’ajouta la créa­tion d’un ter­rain de golf et d’une tour d’observation en plein milieu de la zone, qui sus­cita de nou­veaux reproches. Ces inter­ven­tions empê­chèrent l’inscription du site au patri­moine mon­dial de l’agence cultu­relle amé­ri­caine. Pierre Pichard, spé­cia­liste de Bagan, archi­tecte de l’École fran­çaise d’Extrême-Orient (EFEO) et ancien consul­tant mis­sionné par l’UNESCO pour par­ti­ci­per à la res­tau­ra­tion des temples tou­chés par le trem­ble­ment de terre de 1975, entre­prit le pre­mier inven­taire du site. 2 834 ouvrages archi­tec­tu­raux mesu­rés, pho­to­gra­phiés et des­si­nés furent consi­gnés dans 8 volumes publiés entre 1992 et 2001. De son point de vue, les monu­ments ont perdu de leur authen­ti­cité ainsi que de leur ori­gi­na­lité et les par­ties man­quantes, en par­ti­cu­lier le haut des super­struc­tures, ont été recons­truites sans aucune preuve de leur forme ori­gi­nelle. Par ailleurs, une kyrielle d’arbres a été plan­tée à tra­vers la plaine par­se­mée de pagodes alors qu’une des carac­té­ris­tiques de Bagan, par le passé, était de voir des cen­taines de monu­ments au milieu des champs. Ces arbres sont, du reste, une aber­ra­tion pour l’environnement vu le cli­mat extrê­me­ment sec qui néces­site de les arro­ser sans cesse pen­dant la sai­son sèche.

Le der­nier séisme en date, en août 2016, de magni­tude 6,8, res­senti jusqu’à Bangkok, et dont l’épicentre fut déter­miné à 84 kilo­mètres de pro­fon­deur et à seule­ment 30 kilo­mètres du site dans la petite loca­lité de Chauk, fit 3 morts et dévasta la région. 450 temples et pagodes en pâtirent dont le grand temple Sulamani, situé au vil­lage de Minnanthu, qui per­dit sa flèche dans l’effondrement de sa toi­ture. Bien que ce séisme soit mal­heu­reux pour l’économie tou­ris­tique du pays, Bagan accueillant approxi­ma­ti­ve­ment 3 mil­lions de croyants et 300 000 tou­ristes annuels, et étant de ce fait la pre­mière des­ti­na­tion du Myanmar, il s’avérera sans doute, para­doxa­le­ment, sal­va­teur. En effet, ce sont prin­ci­pa­le­ment les tra­vaux effec­tués par la junte, avec du mor­tier de mau­vaise qua­lité selon l’analyse d’archéologues occi­den­taux, qui ont souf­fert. L’UNESCO, qui entre temps est revenu sur le site, a éta­bli un vaste pro­gramme de réno­va­tion qui res­pecte les normes inter­na­tio­nales, son coût a été estimé à plus de 10 mil­lions d’euros pour les 450 temples endom­ma­gés. Nonobstant les res­tau­ra­tions anté­rieures qui ne sont pas à l’image de celles que la célèbre ins­ti­tu­tion aurait pu recom­man­der, le superbe site de Bagan est un lieu de prière et par consé­quent, au-delà de l’intérêt his­to­rique et archéo­lo­gique, c’est une expres­sion cultu­relle vivante. Cela jouera pro­ba­ble­ment en sa faveur pour quit­ter la liste pro­vi­soire des futurs sites du patri­moine mon­dial sur laquelle il est ins­crit depuis 1996. Une demande d’inscription pour figu­rer sur cette liste implique de s’engager à veiller à la fois à la pré­ser­va­tion de la zone patri­mo­niale, à l’élaboration d’un plan de ges­tion com­plet et au res­pect de celui-ci. C’est pour­quoi L’UNESCO avait sug­géré au Myanmar en 1996 de pro­mul­guer une loi sur la conser­va­tion du patri­moine afin de pro­té­ger Bagan des pro­jets de déve­lop­pe­ment.

Les difficultés sur le terrain pour préserver ce patrimoine

La construction des hôtels

L’expansion com­mer­ciale inadap­tée à la zone archéo­lo­gique de Bagan est un obs­tacle de taille qui n’a cessé de s’amplifier. La mul­ti­pli­ca­tion des hôtels a été une des causes prin­ci­pales des conflits et a sou­li­gné les failles dans la ges­tion de Bagan. Après le départ de l’UNESCO, la junte a octroyé à des pro­mo­teurs la per­mis­sion de bâtir des hôtels au cœur de la zone d’Old Bagan, à proxi­mité de monu­ments impor­tants. Durant ces deux der­nières décen­nies, ces hôtels ont réa­lisé des tra­vaux d’extension et d’autres bâti­ments ont vu le jour. En 2014, un an après que l’UNESCO ait sug­géré que tous les hôtels soient trans­fé­rés hors du péri­mètre du patri­moine, le gou­ver­ne­ment du Parti de la soli­da­rité et du déve­lop­pe­ment de l’Union a inter­dit de nou­velles implan­ta­tions qui por­taient éga­le­ment sur 42 hôtels récem­ment approu­vés dont les chan­tiers de 25 étaient qua­si­ment ache­vés. Ceux-ci avaient été vali­dés par le gou­ver­ne­ment régio­nal et les auto­ri­tés locales, mais pas par le minis­tère de la Culture. En 2016, le ministre des Affaires reli­gieuses et de la Culture du gou­ver­ne­ment de la Ligue natio­nale pour la démo­cra­tie, a fina­le­ment attri­bué les licences aux 25 hôtels déjà construits sans l’autorisation du minis­tère (les 17 hôtels qui n’avaient pas débuté leurs tra­vaux n’ont pas pu les com­men­cer). Le ministre a évo­qué une mau­vaise coopé­ra­tion entre les minis­tères lors du chan­ge­ment de gou­ver­ne­ment qui avait conduit à la déli­vrance de ces per­mis. Un accord entre le gou­ver­ne­ment et ces 25 hôtels a été signé qui les oblige à démé­na­ger au bout de 15 ans d’exploitation dans un quar­tier hôte­lier situé à 7 kilo­mètres de la zone archéo­lo­gique. Aujourd’hui, 6 éta­blis­se­ments mini­mum, situés sur des empla­ce­ments pri­vi­lé­giés, semblent être concer­nés par cette exi­gence et des dis­cus­sions avec les hôte­liers sont en cours. Le direc­teur géné­ral à la retraite du dépar­te­ment et pré­sident de l’équipe qui a rédigé la demande d’inscription à l’UNESCO, a déclaré qu’il y avait eu de nom­breuses vio­la­tions à la loi de 1998 sur la conser­va­tion du patri­moine. Il a incité le gou­ver­ne­ment actuel à se posi­tion­ner fer­me­ment pour ne pas mettre en péril les chances de Bagan d’être approu­vée à l’inscription du patri­moine mon­dial.

L’escalade des temples

Les diver­gences entre le sec­teur du tou­risme qui vise un maxi­mum de pro­fits et les archéo­logues pré­oc­cu­pés par les dégâts dus à l’afflux des voya­geurs génèrent des ren­ver­se­ments poli­tiques. En février 1996, le minis­tère des Affaires reli­gieuses et de la Culture a annoncé l’interdiction d’escalader les temples, mais celle-ci a été annu­lée 24 heures après avoir subi les cri­tiques du minis­tère de l’Hôtellerie et du Tourisme, des agences de voyage, des guides tou­ris­tiques et du vice-ministre de la Culture. En jan­vier 2017, la conseillère d’État Daw Aung San Suu Kyi a relancé la ques­tion dans l’intérêt de la conser­va­tion cultu­relle. Pour com­bler les visi­teurs qui veulent obser­ver les magni­fiques levers et cou­chers de soleil, des mon­ti­cules d’observation ont été ins­tal­lés, mais ils sont cri­ti­qués par les défen­seurs du patri­moine qui déplorent un apport arti­fi­ciel jugé non com­pa­tible avec l’ancienne cita­delle. Malgré la contro­verse, en février 2018, le gou­ver­ne­ment de Bagan a cepen­dant pros­crit l’accès à la tota­lité des ter­rasses. De nou­velles pro­po­si­tions ont ensuite été étu­diées par le minis­tère et le dépar­te­ment d’archéologie, pres­sés par les demandes du comité de déve­lop­pe­ment local, l’Association archéo­lo­gique du Myanmar et la popu­la­tion locale, mécon­tente des pertes éco­no­miques cau­sées par la fer­me­ture des temples. Finalement, en mai 2018, le direc­teur du dépar­te­ment d’archéologie et du musée natio­nal de Bagan, a déclaré que les auto­ri­tés accep­te­raient qu’un nombre limité de visi­teurs esca­ladent 5 pagodes à par­tir de sep­tembre. Elles seront sélec­tion­nées parmi celles qui pré­sentent de bonnes struc­tures et une valeur patri­mo­niale et archi­tec­tu­rale moindre et elles chan­ge­ront chaque année afin qu’elles ne soient pas trop sol­li­ci­tées. Il res­tera à défi­nir com­bien de per­sonnes seront admises, ce qui dépen­dra des résul­tats de l’étude des experts sur la soli­dité de chaque pagode choi­sie pour l’année. Des frais pour­ront être per­çus auprès des locaux ou des étran­gers sou­hai­tant grim­per sur les ter­rasses de manière à payer l’entretien. Les experts ont signalé en juin 2018 qu’ils avaient ter­miné la mesure de la sta­bi­lité des sols dans l’ancienne zone cultu­relle de Bagan et rien d’anormal n’avait été relevé. Ils espé­raient ter­mi­ner celles devant se pour­suivre sur dif­fé­rents endroits et publier une carte d’ici la fin de l’année, leur per­met­tant de déter­mi­ner les lieux qui pour­raient être tou­chés par les pro­chains trem­ble­ments de terre à des fins de pré­ven­tion et de pro­tec­tion. La mesure de la pla­te­forme a été accom­plie par le Comité des séismes du Myanmar, l’Université tech­no­lo­gique de Yangon, l’Observatoire de la Terre de l’Université de Nanyang, des experts du Département d’archéologie et des pro­fes­seurs de l’Université tech­no­lo­gique de Mandalay.

Les aménagements paysagers

Malheureusement, des déci­sions récentes ini­tiées par les auto­ri­tés de Bagan inter­rogent et pour­raient com­pro­mettre l’inscription du site au patri­moine de l’Humanité. Il s’agit de la construc­tion des 17 jar­dins à l’intérieur des pagodes que men­tion­nait Myanmar Times en août 2018. Le jar­din du temple Dhammayan Gyi était déjà presque ter­miné quand un res­pon­sable du dépar­te­ment d’archéologie et du musée natio­nal de Bagan a déclaré que son bureau n’avait pas connais­sance de sa réa­li­sa­tion. Dawn Ohnmar Myo, chargé de pro­jet natio­nal de l’UNESCO, regrette qu’aucun plan d’un sys­tème de drai­nage de l’eau n’ait été avancé, or si l’eau n’est pas éva­cuée, elle mena­cera les fon­da­tions des temples. Les auto­ri­tés locales sont priées de conce­voir en prio­rité un sys­tème de drai­nage, d’assainissement et de ges­tion des déchets pour l’ensemble de la ville, y com­pris les éta­blis­se­ments tou­ris­tiques, car actuel­le­ment, les eaux usées s’écoulent dans la rivière Irrawaddy. Les archéo­logues indiquent éga­le­ment que du gazon est en train d’être planté près de la porte Tharabar, le der­nier mur du pre­mier royaume du Myanmar, et que cela pour­rait avoir un impact néga­tif sur sa soli­dité. Enfin, le gazon qui a été prévu pour l’aménagement pay­sa­ger est une pelouse japo­naise qui n’est pas une plante endé­mique, elle risque de ne pas s’adapter au cli­mat et d’affecter le pay­sage natu­rel de la région. Bagan a déposé le dos­sier de pro­po­si­tion d’inscription à l’UNESCO dès le mois de jan­vier de cette année pour offi­cia­li­ser sa can­di­da­ture et les experts du Conseil inter­na­tio­nal des monu­ments et des sites devraient pro­cé­der à une éva­lua­tion sur le ter­rain en ce mois de sep­tembre 2018. Un rap­port sera rédigé et sou­mis au Comité du patri­moine mon­dial avant que la déci­sion soit ren­due à l’occasion de la conven­tion pour le patri­moine natio­nal orga­ni­sée par l’UNESCO à Bakou, la capi­tale azer­baïd­ja­naise, en juillet 2019.

Comment découvrir ces merveilles ?

Les 3 villages

Nyaung U, est par­fait pour ceux qui n’ont pas envie de séjour­ner au cœur de la zone archéo­lo­gique. Cette bour­gade est à 5 kilo­mètres au nord d’Old Bagan et c’est le point de départ le moins oné­reux puisque les calèches ou les loca­tions de vélos ou scoo­ters se négo­cient à un tarif net­te­ment plus abor­dable qu’à par­tir des autres vil­lages. L’ambiance est empreinte du rythme de la popu­la­tion locale qui vit du tou­risme et de l’agriculture.

Old Bagan est le sec­teur dense du centre de l’ancienne cité médié­vale qui peut être sillonné à pied. S’y trouvent le Musée Archéologique ainsi que Pitakat Taik, la biblio­thèque d’Anawrahta, construite pour pro­té­ger les écrits sacrés rame­nés de Thaton en 1058 par les 30 élé­phants. Ici, le stan­ding des hôtels est clai­re­ment des­tiné à une clien­tèle for­tu­née.

Enfin, vous pou­vez opter pour la loca­lité de New Bagan, l’ancien champ d’arachides où le gou­ver­ne­ment exi­gea que la popu­la­tion d’Old Bagan soit dépla­cée en 1990. Cette petite ville s’est consi­dé­ra­ble­ment déve­lop­pée bien qu’elle ne pro­pose pas une offre aussi diver­si­fiée que Nyaung U concer­nant les héber­ge­ments et que les prix y soient supé­rieurs.

Mes conseils

Je vous sug­gère vive­ment de louer un vélo élec­trique, ces petits jouets Kinder, à l’allure d’un Peugeot 103 de supé­rette et à la tenue d’un vélo de fête foraine, sont légers et à la por­tée de toutes les bourses. C’est le jouet adé­quat pour se sen­tir libre d’aller où l’on veut, quand on veut, et de par­cou­rir, sous la cha­leur fra­cas­sante à ne pas sous-estimer, de bonnes dis­tances. Attention tou­te­fois aux gamelles… Sur les pistes où le sable est tassé, on trace aisé­ment, mais là où ce n’est pas le cas, on découvre in extre­mis, c’est-à-dire en rou­lant des­sus, beau­coup de branches, racines, cailloux ou nids de poule cachés sous le sable qui n’est, à la base, déjà pas pro­pice au main­tien de l’équilibre. En gros, pour ne pas tom­ber en rou­lant dans le sable, il ne faut ni accé­lé­rer, ni frei­ner, ni tour­ner… Sachant ça, on se débrouille ! Bon, j’ai vu pas mal de tou­ristes rele­ver leurs engins, mais rien de grave… Contrôlez néan­moins l’état du e-bike et l’autonomie pos­sible sur­tout si vous avez l’excellent pro­jet de vous perdre.

Vous croi­se­rez, sou­vent sous un soleil de plomb, des trou­peaux de zébus ou de chèvres et des calèches. Vous tra­ver­se­rez des vil­lages typiques avec des mai­sons sur pilo­tis en bam­bou et vous explo­re­rez l’idée d’escalader un temple pour admi­rer le cou­cher du soleil (oui, cer­tains, dit-on, sont encore acces­sibles…). Compte tenu des pré­cau­tions prises pour pré­ser­ver les bâti­ments déla­brés, pré­voyez de la marge si vous dési­rez déni­cher une perle bien conser­vée. Si vous pré­fé­rez vous rendre sur un mon­ti­cule d’observation, allez-y assez tôt afin de vous asseoir en bonne place en vue de patien­ter avant que Monsieur Soleil amorce son déclin. Entre temps, des cars auront déversé des flots de cha­peaux armés d’appareils photo et vous enten­drez, der­rière vous, le reste du monde, concen­tré sur les quelques mètres car­rés de votre mon­ti­cule, par­lant toutes les langues, à attendre la même chose que vous… Abstenez-vous de déguer­pir, raisonnez-vous, parce qu’autour de vous un spec­tacle d’une beauté sai­sis­sante vous sera offert. Une vision fée­rique, magique ! Sachez que les sublimes aurores bru­meuses sont géné­ra­le­ment moins cou­rues, et si votre bud­get est large, une balade mati­nale en mont­gol­fière se révè­lera à la hau­teur de ses pro­messes. Pour ten­ter de trou­ver un temple qui soit acces­sible et déserté par la foule, favo­ri­sez la plaine sud entre Old Bagan et New Bagan.

Ne pas omettre d’emporter une lampe de poche pour éclai­rer les pas­sages les plus sombres. En par­ti­cu­lier, quand vous redes­cen­drez après le cou­cher du soleil, en com­pa­gnie du reste du monde qui se pré­ci­pi­tera à vos trousses dans les esca­liers exi­gus, si vous faites par­tie des tou­ristes sélec­tion­nés qui pro­fi­te­ront des ter­rasses choi­sies par les experts. Elle sera aussi utile au petit matin quand vous grim­pe­rez dans l’obscurité… Privilégiez une fron­tale afin de gar­der les mains libres de manière à vous agrip­per pour gra­vir les marches déli­cates (soyez atten­tifs à ne pas déran­ger les éven­tuels ser­pents qui se réfu­gient dans la fraî­cheur des temples). La fron­tale vous assu­rera éga­le­ment un brin de sécu­rité sup­plé­men­taire pour ren­trer, à la nuit tom­bée, véléc­tro­tant sur votre engin de paco­tille, car la foule repar­tira peut-être comme elle est venue, à savoir en car, vous lais­sant seul, en pleine nuit, sur les sen­tiers sablon­neux. Encore une fois, contrô­lez l’autonomie de votre jouet, il se pour­rait que vous ayez des dizaines de kilo­mètres à effec­tuer pour ren­trer au ber­cail. Vous aurez alors tout le loi­sir, dans la dou­ceur des tem­pé­ra­tures noc­turnes, les che­veux balayés par le vent, de vous réjouir de ces moments lumi­neux qui demeu­re­ront, à n’en pas dou­ter, gra­vés dans votre mémoire vaga­bonde.

Salineras de Maras, visite inopinée chez un rebouteux péruvien

La gamelle

J’achève ma visite du site Las Salineras de Maras, des salines accro­chées à flanc de mon­tagne qui consti­tuent une des mer­veilles de la Vallée sacrée des Incas. Ces bas­sins escar­pés, dont les pay­sans de Maras extraient un sel de rivière, sont situés aux alen­tours d’Urubamba, au nord-ouest de la pro­vince de Cuzco, la célèbre capi­tale his­to­rique de l’Empire inca et joyau des Andes péru­viennes. Je me dirige vers la sor­tie quand, des­cen­dant trois mal­heu­reuses marches, je tré­buche, m’envole et me vautre magni­fi­que­ment en m’écroulant à terre dans un étrange cra­que­ment. Un son net, sec, mat.

Un joli plon­geon au cours duquel je n’ai pas lâché l’appareil photo greffé à ma main droite, le bras levé en réflexe de pro­tec­tion, lui épar­gnant ainsi de heur­ter le sol. En revanche, pour ma che­ville, le gadin est regret­table. En fin de chute, sous le poids de mon corps, mon pied s’est retourné à l’équerre. Je me relève péni­ble­ment et constate que ma che­ville a enflé et est deve­nue bleue. Contrainte de gra­vir une col­line sur cin­quante mètres en vue d’atteindre le par­king où mon chauf­feur Guillermo patiente, je m’agrippe tant bien que mal à une rampe et essaye de me per­sua­der, tel un ping-pong inté­rieur, qu’il y a plus de peur que de mal… Tout de même, c’est vite bleu… Mais non, c’est rien, t’inquiète… Et si c’était déchiré ?… Bah non, je ne pour­rais pas remon­ter… N’empêche, sans la rampe, admets l’improbabilité de l’ascension… Et ce son équi­voque, c’est un liga­ment ? À bout de souffle à trois mille trois cents mètres d’altitude, je retrouve enfin sa voi­ture. En dévoi­lant à mon chauf­feur l’état de ma che­ville qui a main­te­nant tri­plé de volume, il gri­mace et détourne le regard. Aïe, aïe, aïe… Il m’est éga­le­ment dif­fi­cile de l’étudier davan­tage sous peine de m’effondrer. Inspirer, expi­rer… DOU-CE-MENT… Détendre le plexus… Déloger la boule qui a ins­tan­ta­né­ment embrasé ma gorge…

Quelle décision adopter ?

En route vers Urubamba d’où j’avais prévu de reprendre un colec­tivo (bus local qui opère la liai­son d’Urubamba à Cuzco en quasi deux heures pour moins de deux euros), Guillermo me pro­pose de bais­ser ses tarifs afin de me conduire direc­te­ment à Cuzco. Cela m’éviterait le détour par Urubamba et de perdre un temps pré­cieux avant qu’un colec­tivo soit com­plet et puisse démar­rer, retar­dant d’autant une prise en charge médi­cale. La réa­lité est que je suis inca­pable de réflé­chir, une mul­ti­tude d’informations se bous­culent et brouillent ma boîte à gam­berge. Je le remer­cie, c’est très gen­til, cepen­dant je reste sur ma déci­sion ini­tiale. J’imagine que j’imagine que mon pépin se dis­si­pera… Que je pour­sui­vrai mon che­min comme si de rien n’était (ou presque…). À J+11 de mon atté­ris­sage au Pérou, nooooooon, je ne conçois pas de stop­per si bête­ment ce périple censé me mener jusqu’à Quito, en Équateur. Je tem­po­rise pour mesu­rer l’ampleur des dégâts, j’ose espé­rer que c’est bénin, qu’un peu de glace asso­ciée à des anti-inflammatoires et des antal­giques me per­met­tront de conti­nuer mon voyage. Et puis, quand bien même je vou­drais me faire soi­gner, où aller ? À l’hôpital de Cuzco ? J’ai déjà en poche mon billet de bus du len­de­main sup­posé me trans­por­ter en vingt-deux petites heures à Lima, étape pré­cé­dant celle de la cor­dillère blanche via Huaraz. Ttteu, ttteu, ttteu, impos­sible de m’arrêter. Je demeure blo­quée sur mon par­cours, mon plan­ning, mon bud­get à res­pec­ter (l’offre de Guillermo repré­sente somme toute quelques dizaines d’euros). Bornée quoi !

Nous ramas­sons en pleine pampa une mère et son enfant qui regagnent Urubamba. Je retiens mes larmes de dou­leur et de dépit en gobant un com­primé de para­cé­ta­mol que j’avais, par pru­dence, glissé au fond d’une poche. Ça va aller, ça va aller, ça va aller… Penser que mon cer­veau pro­duira de l’endorphine de façon à tolé­rer l’élancement m’aide à sur­mon­ter mon stress durant le tra­jet. Je passe en revue l’ensemble des éven­tuels sou­cis à venir et les décoche immé­dia­te­ment de ma logique de visua­li­sa­tion. Je cogite à pro­pos des hypo­thé­tiques frais de santé, d’un rapa­trie­ment ou de béquilles pour rejoindre Quito. Je refuse ce qui sur­vient tout en ten­tant de me sou­ve­nir des clauses de mon contrat d’assurance… Au cas où… À Urubamba, Guillermo me pointe le pan­neau de la cli­nique en me sug­gé­rant une aus­cul­ta­tion, mais son conseil est contraire à l’idée que je me fais de la bonne conti­nuité de mon pro­jet. Je dois ren­trer ce soir à Cuzco et prendre mon bus demain… Non Guillermo, je vais au ter­mi­nal, plus vite je serai à Cuzco et mieux la suite s’enchaînera… Je m’inquiète aussi du deve­nir de mon sac qui risque de se vola­ti­li­ser de ma cham­brette si l’aubergiste de Cuzco ne voit pas ma trom­bine en soi­rée, et l’Amérique Latine étant ce qu’elle est, je redoute, au retour, d’embarquer seule, de nuit, dans un véhi­cule avec un conduc­teur fraî­che­ment ren­con­tré.

Le diagnostic

Une demi-heure après le départ des salines Guillermo sta­tionne sa ber­line à une quin­zaine de mètres du ter­mi­nal de bus. J’effectue les der­niers pas néces­saires en m’accrochant à la grille (une aubaine) et pro­gresse au rythme d’une tor­tue. Les muscles se sont refroi­dis et aucun appui n’est sou­te­nable. Soudain, une figure fémi­nine se détache dans l’encadrement de la fenêtre de la cabine, à l’entrée du ter­mi­nal, et me fait signe, « Eh, seño­rita, venga ». À sa hau­teur je sou­lève le bas de mon pan­ta­lon et lui montre le désastre. Elle m’invite à l’intérieur de sa boîte, me désigne la chaise où je m’assois, se place sur une autre en face de moi, sai­sit mon mol­let, l’attire sur sa cuisse et entre­prend d’ôter ma chaus­sure et ma chaus­sette. Elle essaie de bou­ger mon pied (nan, aïe, bobo) et tâte l’articulation. Elle m’explique que c’est grave, « hueso, salida »… Je pré­cise que je parle cinq mots d’espagnol, six au meilleur de ma forme, et je bran­dis à la manière d’un tro­phée mon mini dic­tion­naire… Hueso, hueso, c’est où ça ? Je feuillette fébri­le­ment mon tré­sor et lui sou­mets la ligne, elle approuve, l’os est sorti… Je la fixe per­plexe… Elle a pour­tant l’air de savoir de quoi elle cause… Elle semble saine d’esprit… Elle m’informe que ma bles­sure est à pan­ser d’urgence sinon elle s’aggravera, sachant qu’à l’hôpital ils me gar­de­ront au mini­mum quarante-huit heures. Malgré un léger bug au casque, le temps de mettre à jour ce qui me sert de disque dur interne, je lui signale que j’envisage d’être à Cuzco ce soir, que j’ai mon billet pour Lima demain, que j’ai deux pays à par­cou­rir (on ne se refait pas, la bor­ni­tude incar­née !). Elle me répond qu’elle connaît oun prr­ro­fes­sorrr qui a per­mis à un voya­geur éga­le­ment estro­pié de remar­cher juste après l’avoir vu. El prr­ro­fes­sorrr est réputé, « muy famoso », beau­coup de gens le consultent, mais il faut qu’elle m’y conduise si je sou­haite qu’il me reçoive en prio­rité avant la nuit. Suis-je d’accord ? Cette femme me plaît et m’inspire confiance (et, acces­soi­re­ment, je n’ai pas de plan B…). Je valide !

Elle télé­phone à son chef et lui demande la per­mis­sion de quit­ter son poste pour m’accompagner. Je me pro­jette, l’espace d’un ins­tant, près de mon tra­vail, en train d’assister un tou­riste blessé sur le trot­toir, et deman­der un après-midi à la volée à mon res­pon­sable afin de l’emmener chez mon méde­cin… Remise en pers­pec­tive de notre légen­daire hos­pi­ta­lité pari­sienne… Son boss accourt, me scrute, observe mon pied et accepte. Ils éva­luent le tra­fic du ter­mi­nal, comp­ta­bi­lisent les tickets et l’argent qu’elle lui remet puisqu’il récu­père son bou­lot, et nous enta­mons notre virée. Elle hèle un rick­shaw et nous par­tons en direc­tion de la mon­tagne. Sur la piste consti­tuée de terre, de cailloux et de nids-de-poule, je tiens à deux bras mon tibia relevé his­toire de ten­ter d’amortir les chocs et de sou­la­ger la dou­leur désor­mais aiguë. La situa­tion m’impose de pui­ser dans mes res­sources.

Le moment de vérité

Larguées en haut d’une côte, devant un bara­que­ment som­maire, elle me guide du côté de l’escalier par lequel je découvre une entrée encais­sée, sombre, où des locaux chu­chotent à mon arri­vée sau­tillante (à ce stade, seule une élé­gante démarche d’unijambiste est sup­por­table), un étran­ger ici s’avère inha­bi­tuel. Les patients s’interrogent et ma sau­veuse les éclaire tan­dis qu’ils émettent des haaan, oooh, mmm… Elle dis­cute en second lieu avec une dame venue s’enquérir de mon mal, et après palabre, elle m’oriente vers un cabi­net n’excédant pas six mètres car­rés où le pro­fes­seur se consacre à sept Péruviennes en entre­croi­sant ses soins. Je réa­lise que je suis chez une sorte de rebou­teux. On m’indique le seul lit à dis­po­si­tion sur lequel je m’allonge et el prr­ro­fes­sorrr exa­mine mon pied avant d’appeler Rosalita qui m’applique une pom­made et emballe mon peton trans­formé en poteau dans un tor­chon conte­nant des herbes macé­rées. C’est chaud et mon pied devient rapi­de­ment lourd, mais lourd, très lourd. Pendant que mon pied macère, il s’occupe d’une mamita assise près de moi qui pré­sente un héma­tome gigan­tesque s’étendant sur le biceps, la poi­trine et le cou. Il presse déli­ca­te­ment son bras bleu et vert du poi­gnet jusqu’à l’épaule, donne des ins­truc­tions à son assis­tante puis, se retire dans l’arrière-salle.

Au bout d’une ving­taine de minutes, il revient escorté de Rosalita qui s’assoit à ma gauche sur le mate­las pour me main­te­nir la jambe à deux mains, oui, à DEUX mains… À cet ins­tant, j’en conclus que les choses sérieuses vont com­men­cer… « Respirèsse ma mía » qu’elle me dit (… Ah bon ?) ! El prr­ro­fes­sorrr retâte, com­pare avec le pied droit, bouge mon talon qui, à chaque mou­ve­ment, pro­voque le cra­que­ment de l’articulation au niveau de la mal­léole, crac, crac, crac… Les femmes chu­chotent… haaan, oooh, mmm… Je ne sais à quoi m’attendre et j’appréhende. Il appuie sur l’os, je jongle et tres­saute. Il pro­nonce des phrases au sens obs­cur, que Rosalita s’obstine à me répé­ter en boucle, « no com­prendo ». Je capte fina­le­ment grâce à ma sau­veuse qui me souffle un « estre­sada… strr­ress » que je dois me détendre… Euh, oui, bien sûr, me détendre, bien sûr… El prr­ro­fes­sorrr lève ma jambe que Rosalita sou­tient, moi je res­pire autant que je peux (entendre par là que j’inspire l’intégralité de l’air de la pièce) et me concentre furieu­se­ment sur la poutre du pla­fond, com­bien de mouches ici ?!… Il tire à plu­sieurs reprises sur le talon (pas drôle) puis un grand coup, chtac ! (Ho l’autre hè !). Il réitère sa manœuvre, chtac ! Et encore, chtac ! Bordel, il sait ce qu’il fait le mon­sieur là ?… Il insiste vio­lem­ment trois nou­velles fois d’affilée… Chtac ! Chtac ! Chtac ! Je crie, fort, un bon coup, ça m’échappe, et ça rechu­chote à ma gauche en échan­geant des œillades enten­dues… haaan, oooh, mmm… El prr­ro­fes­sorrr rebouge mon pied, rere­tâte et for­mule ces for­mi­dables mots que j’assimile d’emblée : « tota­le­mèn­neté norrr­mal » et fina­lise sa mani­pu­la­tion en tirant sur trois orteils… La vérité vraie ! À l’issue de cette longue apnée, alors que je res­ti­tue à l’espace son oxy­gène, une seconde assis­tante tar­tine une pâte sur mon pied et l’empaquette avec des feuilles de papier kraft enduites d’une sub­stance indé­ter­mi­née et, munie de son kit de cou­ture, pique de point en point le linge en l’ajustant (je décou­vri­rai au débal­lage, une dou­zaine de jours plus tard, dans une atmo­sphère nau­séa­bonde faute de net­toyage dudit pied pour assu­rer sa conso­li­da­tion, qu’il s’agit d’un sac de farine ISO 9001… Collector !). Avant de quit­ter ce beau monde, j’apprends que el prr­ro­fes­sorrr don­nera une confé­rence en France au mois d’août, un émi­nent rebou­teux donc… Ensuite ? Debout !

Moralité : s’écouter !

Nous repre­nons len­te­ment le che­min du retour. Ma bien­fai­trice et Heidi, sa fille de douze ans qui nous a rejointes durant l’intervention, me sou­tiennent même si je marche beau­coup mieux qu’à l’aller. Il me semble incroyable de m’appuyer à pré­sent sur mon pied et d’user de l’articulation. Cette femme pro­vi­den­tielle, sor­tie de sa boîte à péage comme par magie, avait dès le début éta­bli un diag­nos­tic cor­rect. En effet, c’est l’os du péroné qui était déboîté à l’extérieur de la mal­léole. Besos tout plein à cette maman et sa fille qui sautent subi­te­ment du rick­shaw pour ren­trer chez elles. Je regarde leurs sil­houettes s’éloigner et dis­pa­raître au coin d’une rue en réa­li­sant ma chance. De nou­veau, j’ai ren­con­tré la bonne per­sonne, au bon endroit, au bon moment !

J’arrive pré­ci­sé­ment au ter­mi­nal de bus quand un colec­tivo a besoin d’un der­nier pas­sa­ger pour action­ner sa clef de contact. Je m’installe à la seule place dis­po­nible, coin­cée sur la ban­quette avant entre le levier de vitesse et une mama encom­brée de sacs. Les virages se suc­cèdent sans que je sache trop com­ment caser mon pied afin de le pro­té­ger des secousses. Je suis par ailleurs un peu son­née, léger contre­coup du choc phy­sique et émo­tion­nel. Nous péné­trons au cœur de l’ancienne cité impé­riale des Incas au cou­cher du soleil. Débarquée un peu loin du centre, je rentre dou­ce­ment en posi­tion­nant mon pied exac­te­ment dans l’axe de l’articulation, une dégaine un poil robo­tique pen­dant que le dérou­le­ment de cette pro­me­nade salée se rejoue en moi… Je suis épa­tée par la tour­nure des évé­ne­ments et la par­faite réso­lu­tion de mon pro­blème. Il aurait pu m’immobiliser deux jours et m’obliger à conti­nuer (ou pas) avec des béquilles, autre­ment dit une hypo­thèse impen­sable pour décou­vrir la cor­dillère… Heureusement, j’ai effec­tué cette balade aux salines à la suite de celle de la spec­ta­cu­laire cita­delle inca, sinon je n’aurais jamais pu grim­per les fameuses mille sept cent cinquante-six marches du Machu Picchu !

À mon auberge, la maî­tresse des lieux, une mama âgée et auto­ri­taire, me ques­tionne en me voyant boi­ter « Qué pasa ? ». « Es nada, sola­mente mi hueso salido a Las Salineras de Maras, pero oun prr­ro­fes­sorrr de Urubamba, muy famoso, lo reparó » lui dis-je en exhi­bant ma che­ville. Elle me dévi­sage inter­lo­quée, voire inquiète, et m’incite à faire une radio­gra­phie. « No, no, todo está bien, puedo cami­nar, mañana voy a Lima » et m’en vais, clopin-clopant, bou­cler mon balu­chon. Balayant ma fatigue, je me douche en pré­vi­sion de mon long tra­jet et, dans la salle de bain d’un mètre carré, en équi­libre sur une tong, l’autre pied repo­sant en hau­teur sur la cuvette des toi­lettes, pro­tégé par un sac-poubelle de manière à ne pas mouiller le ban­dage, je m’entraîne à l’art du balan­ce­ment maî­trisé. C’est ma der­nière nuit à Cuzco, je pren­drai réel­le­ment mon bus jusqu’à Lima (en com­pa­tis­sant pour mes voi­sins aux­quels j’infligerai l’odeur des herbes cata­plas­mées proche du lait caillé) et, mon pied emmailloté de pâte séchée qui s’effrite comme dans un paquet de bis­cottes, je mène­rai à terme mon périple de cinq mille kilo­mètres.

Tout savoir pour voyager avec vos animaux vers le Laos

S’expatrier n’est pas simple. S’expatrier en Asie encore moins. S’expatrier en Asie avec huit ani­maux ouvre, par consé­quent, un champ d’interrogations plu­tôt large… Non pas que j’aime me com­pli­quer l’existence (encore que…), mais je ne conçois pas d’abandonner mes bêtes sous pré­texte que j’aimerais chan­ger de vie. Le chan­ge­ment se fera avec mes boules de poils ou ne se fera pas.

Si vous sou­hai­tez voya­ger avec vos ani­maux en direc­tion du Laos vous serez confronté à la dif­fi­culté d’obtenir cer­taines pré­ci­sions à l’avance. Les vété­ri­naires fran­çais connaissent mieux la régle­men­ta­tion thaï­lan­daise par exemple. Il y a peu d’informations, ou contra­dic­toires, et par­fois de mal­heu­reux retours d’expériences sur les condi­tions de trans­port, le pas­sage des douanes, les éven­tuelles qua­ran­taines… Ayant déblayé le ter­rain, je tente de com­bler ce flou. En outre, je me suis inter­ro­gée à pro­pos d’autres risques locaux pour les chats barou­deurs comme l’alimentation conta­mi­née (ils adorent la viande crue), l’eau insa­lubre, les ser­pents veni­meux… Inquiète pour ma petite famille que j’ai bibe­ron­née, j’ai étu­dié de nom­breux aspects. Je vous res­ti­tue ici la somme des réponses que j’ai recueillie, sachant que ma pre­mière rési­dence au Laos étant envi­sa­gée dans les envi­rons de Vientiane, c’est là que j’ai com­mencé mes recherches.

Où trouver de l’alimentation adaptée à Vientiane ?

Les cro­quettes ne consti­tuent pas une nour­ri­ture idéale étant donné la quan­tité de céréales et le tas de salo­pe­ries qui les com­posent. Elles res­tent néan­moins un ali­ment de base et je sélec­tionne les meilleures pos­sibles aux­quelles j’adjoins viande et pois­son. Dans chaque point de vente énu­méré ci-dessous, une par­tie des marques lis­tées y vend aussi de l’alimentation humide.

Khouvieng Center

L’animalerie du bou­le­vard Khouvieng

Elle offre des acces­soires divers pour les ani­maux et dif­fé­rentes gammes dans chaque marque repré­sen­tée qui sont :

  • pour les chiens : Hill’s, Royal Canin, Pedigree, Smartheart ;
  • pour les chats : Royal Canin, Purina One, Whiskas, Me-O, Me-O Gold.

Ivet Center

Ban Dongpalanthong, Phonsinouan New Road, Sisattanak District (presque face à la rue Bourichane, à côté du centre de soins den­taires Vertex).

Les marques repré­sen­tées sont :

  • pour les chiens : Hill’s, Royal Canin, Pedigree, Cesar ;
  • pour les chats : Royal Canin, Whiskas, Felipro.

Animal Care Clinic

À l’angle de la rue Dongpalane et Dongpalantha Hom 3.

Les marques repré­sen­tées sont :

  • pour les chiens : Pedigree, Smartheart, Dr LuvCare ;
  • pour les chats : Whiskas, Me-O.

Vous trou­ve­rez aussi, dans bon nombre de petits com­merces, des cro­quettes Me-O, Whiskas ou Pedigree.

Quelles sont les cliniques vétérinaires à Vientiane ?

Naturellement, vous vou­drez évi­ter, autant que faire se peut, de mener vos ani­maux dans les cli­niques, mais les rap­pels de vac­cins sont impé­ra­tifs, en par­ti­cu­lier celui de la rage, et en cas de pépin, il faut immé­dia­te­ment savoir où aller. J’ai dû déca­ler mon billet d’avion afin de veiller sur un de mes chats après une opé­ra­tion de haute vol­tige, de la bro­de­rie sur un mil­li­mètre de gen­cive pour recoudre l’intégralité de son men­ton déchiré. De cette mau­vaise expé­rience résulte un niveau d’exigence pour éva­luer les cli­niques du coin.

International Veterinary Center

Rue Thadeua

Lors de mon pas­sage, je suis accueillie par le Dr Giovanni, pré­sent depuis un mois, qui m’invite à décou­vrir les lieux. Il me liste les appa­reils et les pos­si­bi­li­tés. C’est rapide, il n’y a pas grand-chose. Il me désigne le frigo où sont conser­vés les vac­cins, la machine pour les radio­gra­phies et la salle d’opération rudi­men­taire où je traîne mes bas­kets crot­tées. Ils gèrent les urgences certes, mais c’est basique. Je doute que l’opération de mon chat ait pu être effec­tuée dans cet éta­blis­se­ment. Le res­pon­sable, le Dr Nicola Magnaghi, éta­bli depuis cinq ans est absent, mais il revient rapi­de­ment vers moi par mail et l’échange est très inté­res­sant. Ce vété­ri­naire semble très impli­qué dans son domaine, je m’en ren­drai éga­le­ment compte sur le groupe Facebook « Pets Vientiane ». Il répond à mes ques­tions sur leur sécu­rité et m’affirme que le Laos étant ma des­ti­na­tion finale, je dois me confor­mer uni­que­ment aux règle­ments de ce pays. Il m’apprend que les chiens et les chats ont un pH de l’estomac très bas qui rend dif­fi­cile l’apparition de mala­dies dues à l’eau insa­lubre ou à la nour­ri­ture. Les pro­blèmes de toxi­cité sont plus sou­vent dus à l’habitude lao­tienne de dis­per­ser les déchets dan­ge­reux. En revanche, l’empoisonnement par les ser­pents est com­mun pen­dant la sai­son des pluies, plus pour les chiens que pour les chats, qui chassent ou jouent avec le ser­pent occa­sion­nel­le­ment. Heureusement, très peu sont mor­tels, du moins selon la casuis­tique de la cli­nique.

Ivet Center

Ban Dongpalanthong, Phonsinouan New Road, Sisattanak District (presque face à la rue Bourichane, à côté du centre de soins den­taires Vertex).

Il s’agit d’une cli­nique vété­ri­naire thaï­lan­daise qui n’a rien à voir avec la pre­mière. Elle paraît presque propre depuis l’extérieur. Une équipe de spé­cia­listes en der­ma­to­lo­gie, car­dio­lo­gie et ortho­pé­die y exerce, fac­tu­rant les tarifs en kips, baths et dol­lars. La demoi­selle avec qui j’engage la dis­cus­sion en évo­quant mon pro­jet de venir m’installer pro­chai­ne­ment, accom­pa­gnée de mes bêtes, me confirme le nom latin des vac­cins à réa­li­ser, recon­nais­sables par n’importe quel vété­ri­naire du monde. Elle me détaille aussi les tarifs pour chiens et chats. Je serais a priori plus sereine pour y emme­ner mes ani­maux mal­gré l’échange à la fois ins­truc­tif et sym­pa­thique que j’ai eu avec le Dr Magnaghi.

Animal Care Clinic

À l’angle de la rue Dongpalane et Dongpalantha Hom 3

On y trouve de l’alimentation, mais je n’y ferais pas soi­gner mes ani­maux. Le lieu est cras­seux et ils sont négli­gents au point de jeter leurs seringues usa­gées dans les paniers qui servent de pou­belles devant leur devan­ture. J’en ai vu des dizaines épar­pillées alors qu’ils devraient être atten­tifs aux risques d’accidents pour les ani­maux en liberté, mais aussi pour les enfants.

Phithacthep Pet Clinic

Ban Thatlouang, Saisettha District (à côté de Thatlouang Square, un centre com­mer­cial, à l’angle du bou­le­vard Kamphengmeuang et de Nongbone Road)

On m’en a parlé comme d’un centre où il est pos­sible d’effectuer les vac­ci­na­tions, mais je ne l’ai pas visité. Il peut pro­ba­ble­ment vous dépan­ner si vous êtes situé près de ce quar­tier excen­tré.

Myvet Animal Clinic

Phonetong Road

Je ne l’ai pas visi­tée. Je suis pre­neuse de vos avis si vous avez l’occasion de vous y rendre.

FaXai Animal Clinic

Sapantong Neua Village

Même remarque que pour l’établissement pré­cé­dent. Vos impres­sions sont les bien­ve­nues…

Comment vous y prendre pour le transport de votre animal ?

Au final, le plus gros souci réside dans l’acheminement. Les deux seules com­pa­gnies à pro­po­ser ce ser­vice depuis la France vers le Laos sont Thai Airways et Vietnam Airlines. La der­nière ayant une très mau­vaise répu­ta­tion concer­nant le trans­port des ani­maux, j’ai foca­lisé mon inté­rêt sur la pre­mière. Tout d’abord, les ani­maux ne sont plus admis en cabine et sont en soute, pro­ba­ble­ment trim­bal­lés avec peu de ména­ge­ment par le per­son­nel de la com­pa­gnie aérienne formé à por­ter des colis. À cela, s’ajoute une escale à Bangkok puisqu’il n’existe aucun vol direct depuis la France vers cette des­ti­na­tion. Cette escale est plu­tôt à consi­dé­rer comme une étape, je m’explique…

Thai Airways n’autorise qu’un seul ani­mal par pas­sa­ger (sous réserve que le quota par avion ne soit pas dépassé, ce qui peut arri­ver mal­gré l’acceptation de la com­pa­gnie qui pra­tique, comme les autres, le sur­boo­king). Dès la réser­va­tion des billets (à ne pas vali­der vous-même sur le web), deman­dez l’autorisation pour que votre ani­mal soit en soute et pré­ci­sez que vous sou­hai­tez voya­ger sur le même vol que lui. Thai Airways peut refu­ser votre ani­mal selon le type d’appareil (notam­ment pour le second vol de Bangkok à Vientiane). Cet éven­tuel accord dépend du bureau de contrôle de la com­pa­gnie, loca­lisé à Bangkok, et leur réponse s’obtient dans un délai de 72 h. Cela implique de prendre des billets plus chers qui per­mettent ce délai d’achat (les pre­miers prix sont des offres flash, ils ne sont pas valables après ces 72 h, entre l’option de réser­va­tion et la vali­da­tion). L’acceptation de la com­pa­gnie n’exclut pas un chan­ge­ment du type d’appareil. Si Thai Airways le sait à l’avance, vous êtes pré­venu avant le jour J, mais ce chan­ge­ment advient quel­que­fois à la der­nière minute (le trans­por­teur n’étant pas le seul déci­sion­naire sur la ques­tion), auquel cas l’embarquement sera décalé à une date ulté­rieure. Les ani­maux ne sont pas admis sur les vols opé­rés ou par­tiel­le­ment opé­rés par Thai Smile, filiale de Thai Airways, il est par consé­quent impos­sible, depuis Roissy, de prendre le vol du matin ou celui en début d’après-midi. Il ne reste que le vol de 18 h 30 qui induit une étape en Thaïlande. En effet, le second vol pour Vientiane ne décol­lant de Bangkok qu’en soi­rée, il est obli­ga­toire de reprendre l’animal à Bangkok, la com­pa­gnie ne le garde pas en jour­née (il n’y a pas de sta­tion ani­male à l’aéroport Suvarnabhumi). Vous devrez pré­ve­nir à l’avance le ser­vice du contrôle vété­ri­naire de Bangkok de l’arrivée de votre ani­mal pour le récu­pé­rer, aussi il vous fau­dra res­pec­ter la régle­men­ta­tion thaï­lan­daise et plus seule­ment lao­tienne pour évi­ter une qua­ran­taine (qui n’est impo­sée qu’en cas d’irrégularité et vous sera fac­tu­rée pour chaque jour). Par ailleurs, vous devrez ache­ter, pour une autre date, un second billet pour le vol de Bangkok à Vientiane. Cela signi­fie deux paie­ments pour le trans­port de l’animal, en pre­nant les mêmes pré­cau­tions pour cette seconde réser­va­tion que pour la pre­mière. Pensez éga­le­ment à pré­ve­nir à l’avance le ser­vice du contrôle vété­ri­naire de Vientiane pour l’arrivée de votre ani­mal en vue de le récu­pé­rer. Enfin, pla­ni­fiez un loge­ment à Bangkok à proxi­mité de l’aéroport pour atté­nuer le stress de votre ami à quatre pattes. Celui-ci souf­frira davan­tage de ce second vol en décalé et va trou­ver le temps très long avant de pou­voir prendre ses aises dans une nou­velle mai­son. N’oubliez pas qu’à la durée du vol s’ajoutent celle du tra­jet vers l’aéroport et depuis celui-ci au départ et à l’arrivée, les trois heures avant le pre­mier embar­que­ment, et la durée du contrôle vété­ri­naire à Bangkok et à Vientiane.

Dans ma tribu, une mamie de qua­torze ans ne sup­porte pas les trans­ports et aucun médi­ca­ment ne la sou­la­gera (les tran­quilli­sants sont inter­dits par les com­pa­gnies). L’imaginer dis­pa­raître sur un tapis rou­lant, incer­taine de la revoir vivante, est au-dessus de mes forces. Ma troupe se com­po­sant aussi d’un gros pépère qui, avec sa caisse, pèsera plus de soixante-quinze kilos, impose une logis­tique dif­fé­rente. Plus simple ? Quelle idée ! Ainsi, l’option que j’avais au début envi­sa­gée, qui consis­tait à effec­tuer plu­sieurs allers-retours, croyant que trois ani­maux par pas­sa­ger étaient admis à l’instar d’autres com­pa­gnies, n’est plus d’actualité. Seul l’avion-cargo résou­drait ma pro­blé­ma­tique, et je dois m’adresser à une société tran­si­taire. Thai Airways m’a orienté vers STPI qui embar­que­rait l’ensemble de mes ani­maux dans le même cargo. C’est la solu­tion la plus simple. Elle coûte un bras ! Les ani­maux sont à dépo­ser le matin, avant 7 h 30 pour un vol qui décolle géné­ra­le­ment en début d’après-midi et ils sont à récu­pé­rer à Vientiane. Le prix est éta­bli d’après les men­su­ra­tions de l’animal qui déter­minent la taille de la cage et donc l’encombrement dans la soute. Si vous choi­sis­sez cette solu­tion, comp­tez à la louche 1 500 € pour un chien de 35 kg. Vous obtien­drez un tarif pré­cis en leur deman­dant une cota­tion Thai Airways pour un vol Paris – Bangkok et Bangkok – Vientiane. J’ai estimé mon tarif glo­bal à 10 000 €. Si vous n’avez qu’un seul ani­mal et que vous optez pour un enre­gis­tre­ment lambda en soute, le coût sera approxi­ma­ti­ve­ment de 300 $ pour un chat et de 750 $ pour un chien de trente-cinq kilos avec la caisse (à mul­ti­plier par deux compte tenu de l’étape à Bangkok). Je vous réca­pi­tule ci-dessous l’ensemble de mes inves­ti­ga­tions quant aux démarches à accom­plir, pour le trans­port en soute et par cargo, auprès des auto­ri­tés lao­tiennes et du vété­ri­naire (qui saura se confor­mer à la régle­men­ta­tion thaï­lan­daise si vous y faites étape).

Quelles sont les démarches impératives pour vos animaux avant le départ au Laos ?

  • L’identification par une puce implan­tée (les auto­ri­tés de santé ani­male lao­tiennes ne sont pas encore équi­pées de lec­teurs de micro­puces, mais il est pru­dent d’anticiper, de plus elle sera exi­gée pour retour­ner dans l’Union euro­péenne au cas où…). Pensez à véri­fier qu’elle fonc­tionne.
  • Un car­net de vac­ci­na­tion inter­na­tio­nal à jour avec les vac­cins stan­dards aux­quels se cumule celui de la rage. Les noms latins sont :
    • pour les chiens : Distemper, Adénovirus 2, Coronavirus, Parvovirus, Parainfluenza et Leptospira + Rabies ;
    • pour les chats : Panleucopénie, Chlamydia, Calicivirus, Rinotrachéite, Leucémie + Rabies.
    • * Les pré­voir suf­fi­sam­ment en avance pour res­pec­ter les délais puisqu’il est obli­ga­toire de four­nir aussi les titrages anti­ra­biques. Il s’agit d’une ana­lyse de sang assu­rant l’efficacité du vac­cin contre la rage. Elle est en prin­cipe réa­li­sée sous trois semaines en France, car le pré­lè­ve­ment doit être effec­tué après la vac­ci­na­tion anti­ra­bique alors que le vac­cin est tou­jours à jour. La durée de vali­dité du vac­cin dépen­dant du pro­duit uti­lisé, véri­fiez le délai auprès de votre vété­ri­naire. Ce pré­lè­ve­ment doit être ana­lysé dans un labo­ra­toire agréé par l’Union euro­péenne et signé par un vété­ri­naire cer­ti­fié afin d’être valable. Attention, faire les rap­pels dans les temps une fois au Laos, si le vac­cin de la rage est décalé d’un petit jour, les titrages indis­pen­sables en cas de retour en Europe devront être refaits, et les labo­ra­toires lao­tiens n’étant pas recon­nus par la légis­la­tion euro­péenne, le sang devra être envoyé en Europe pour être ana­lysé. Le résul­tat du titrage doit être supé­rieur ou égal à 0,5UI/ml pour que l’animal puisse voya­ger en sécu­rité. Si le taux est infé­rieur à 0,5Ul/ml, il faut pro­cé­der à un nou­veau vac­cin anti­ra­bique et refaire ensuite le titrage entre trois et quatre semaines après. Il est pré­fé­rable de faire le vac­cin anti­ra­bique SEUL, sans le mélan­ger aux autres, cela aug­mente les chances d’obtenir une réponse immu­ni­taire posi­tive.
  • Un cer­ti­fi­cat de santé déli­vré au maxi­mum sept jours avant l’arrivée par votre vété­ri­naire fran­çais habi­tuel.
  • Un pas­se­port euro­péen rem­pli par votre vété­ri­naire qui atteste de l’identité et des vac­cins.
  • * Veillez à ce que le numéro de la micro­puce soit cor­rect dans le car­net de vac­ci­na­tion, le cer­ti­fi­cat de santé et le pas­se­port.
  • Prendre une caisse de trans­port agréée UE pour chaque ani­mal qui doit pou­voir s’y tenir debout et s’y retour­ner aisé­ment. Il doit y avoir des aéra­tions sur tous les côtés. Les caisses de trans­port doivent être extrê­me­ment solides et mieux vaut ren­for­cer les fer­me­tures (pri­vi­lé­giez le métal au plas­tique). Tous les jours, des cages tombent sur le tar­mac et des ani­maux s’échappent, ils ne sont qu’exceptionnellement retrou­vés. Pour exemple, sur les vols Air France, seules les caisses « coque », en plas­tique rigide ou fibre de verre, fer­mées par rivets et homo­lo­guées IATA (International Air Transport Association) sont accep­tées en soute. La cage y sera main­te­nue de manière à res­ter stable. La soute est ven­ti­lée, pres­su­ri­sée et chauf­fée. N’omettez pas :
    • d’y appo­ser des­sus vos coor­don­nées et une éti­quette sur laquelle vous avez ins­crit « Live ani­mals » ;
    • d’y atta­cher une copie du car­net de santé et de l’autorisation d’importation qui sti­pulent que tout est en règle pour faci­li­ter le contrôle par les agents thaï­lan­dais et lao­tiens.
  • Acquérir un per­mis d’importation auprès du gou­ver­ne­ment du Laos. Cette étape prend envi­ron sept à dix jours ouvrables et néces­site les copies des docu­ments sui­vants :
    • photo, des­crip­tion de l’animal et numéro de sa micro­puce ;
    • cer­ti­fi­cat vété­ri­naire de bonne santé ;
    • copie du pas­se­port des impor­ta­teurs ;
    • lettre de demande d’un employeur ou d’une entre­prise au Laos ;
    • détails de la date avec l’heure et le numéro de vol par lequel l’animal arri­vera.
  • Depuis cette année, il est néces­saire d’obtenir auprès des auto­ri­tés thaï­lan­daises, via Thai Airways, un per­mis de tran­sit qu’il faut deman­der envi­ron une dizaine de jours avant le départ sous peine de ne pas l’avoir dans les temps et que l’embarquement de l’animal soit refusé. Ce per­mis est fac­turé une cen­taine de dol­lars par ani­mal.
  • Soumettre le per­mis d’importation avec les docu­ments asso­ciés à la com­pa­gnie aérienne pour être libre de voya­ger.

Attention :

  • l’animal doit avoir plus de trois mois avant le voyage pour s’assurer que toutes ses vac­ci­na­tions sont valides ;
  • les chiens d’attaque dits de pre­mière caté­go­rie (American Staffordshire ter­rier dits pit-bull, mas­tiff dits boer­bull et Tosa) sont inter­dits en avion ;
  • les chiens de garde et de défense dits de deuxième caté­go­rie (American Staffordshire ter­rier ou Staffordshire ter­rier, Tosa, Rottweiler et ceux assi­mi­lables par leurs carac­té­ris­tiques mor­pho­lo­giques aux chiens de race Rottweiler sans être ins­crits à un livre généa­lo­gique reconnu par le ministre de l’Agriculture et de la Pêche) sont éga­le­ment inter­dits en avion, mais ces der­niers peuvent voya­ger par fret (le chien de race Staffordshire bull ter­rier n’est pas consi­déré dan­ge­reux) ;
  • les races de chiens et chats bra­chy­cé­phales sont inter­dites sur la plu­part des com­pa­gnies aériennes et doivent voya­ger par fret. Leur mor­pho­lo­gie par­ti­cu­lière (face apla­tie et crâne plus large que long), fait qu’ils sont vic­times d’accidents mor­tels en avion, sou­vent dus à des pro­blèmes res­pi­ra­toires. Exemples de ces races :
    • pour les chiens : Bouledogue fran­çais, Bulldog anglais, Boxer, Carlin, Shih-Tzu, Pékinois, Cavalier King Charles, Griffon belge, etc. ;
    • pour les chats : Persan, British, Exotic Shorthair, etc.

Comment rendre le voyage le moins stressant possible à votre animal ?

Lors de la réser­va­tion du billet, il est pré­fé­rable d’opter pour une arri­vée pen­dant les horaires d’ouverture du ser­vice dédié au contrôle vété­ri­naire au risque, sinon, de pro­lon­ger l’attente (mais vous n’aurez sans doute pas le choix !).

Le jour J, il est indis­pen­sable de :

  • fixer au moins deux gamelles sus­pen­dues à la grille de la caisse de trans­port, l’une pour l’eau et l’autre pour des cro­quettes ;
  • vous assu­rer qu’il est bien toi­letté (ni déman­geai­sons, ni sale­tés) ;
  • pla­cer une alaise absor­bante dans la caisse pour ses besoins, mais aussi en cas d’accident ;
  • pré­voir un col­lier avec une laisse ou un har­nais pour le contrôle de sécu­rité de la cage qui est exé­cuté « à vide », mais aussi pour le contrôle de l’animal par les ser­vices vété­ri­naires ;
  • si pos­sible, ali­men­ter l’animal trois heures avant le décol­lage et dans le cas d’un voyage par avion-cargo, trans­mettre des cro­quettes au per­son­nel pour l’escale (éven­tuel­le­ment accep­tées et dis­tri­buées).

Vous pou­vez aussi :

  • pla­cer dans sa caisse de trans­port un tissu por­tant votre odeur et la sienne (selon le per­son­nel qui enre­gis­trera l’animal, ce tissu pourra être enlevé, c’est cepen­dant à ten­ter…) ;
  • emme­ner le maxi­mum du confort de la mai­son pour l’arrivée : lit, cou­ver­ture, jouets, bac à litière (dans vos bagages car aucun jouet ne sera accepté dans la caisse de trans­port) ;
  • pour les pre­miers jours, plu­tôt que d’acheter une nour­ri­ture inha­bi­tuelle, appor­ter celle qui lui est fami­lière.

Commencez la pla­ni­fi­ca­tion le plus tôt pos­sible et col­la­bo­rez étroi­te­ment avec votre vété­ri­naire pour que tous les docu­ments et tests soient cor­rec­te­ment rem­plis et répondent aux exi­gences. Pensez à accli­ma­ter votre ani­mal en le lais­sant dor­mir à l’avance dans sa caisse de voyage. Il peut être judi­cieux de l’habituer à boire de l’eau à un bibe­ron sus­pendu à la grille de sa caisse, cela évi­tera qu’il se retrouve sans eau si sa gamelle se ren­verse, la caisse pou­vant être mal­me­née pen­dant le trans­port en soute. Pour la même rai­son, il est astu­cieux de pla­cer quelques gla­çons qui fon­dront plus tard et lui four­ni­ront de l’eau (les gla­çons, selon le per­son­nel du jour, pour­ront être refu­sés, pré­voir tout de même de l’eau en quan­tité suf­fi­sante). Une autre option est de vous inté­res­ser aux dis­tri­bu­teurs d’eau et d’aliments des­ti­nés aux oiseaux qui peuvent se fixer cor­rec­te­ment à une grille sans trop d’encombrement.

Que faire en cas d’éventuel retour en Europe avec votre animal ?

Quitter le Laos est plu­tôt simple, les docu­ments requis dépendent du pays de des­ti­na­tion. Dans la plu­part des cas, il est néces­saire d’avoir :

  • la micro­puce ;
  • l’historique de la vac­ci­na­tion dont celle contre la rage ;
  • les titrages anti­ra­biques (déli­vrés et signés par un labo­ra­toire enre­gis­tré et un vété­ri­naire qua­li­fié) ;
  • le cer­ti­fi­cat de santé déli­vré par un vété­ri­naire qua­li­fié et contre­si­gné par le gou­ver­ne­ment lao­tien ;
  • le per­mis d’importation pour le pays de des­ti­na­tion ;
  • dans cer­tains cas, les com­pa­gnies aériennes demandent un per­mis d’exportation au gou­ver­ne­ment du Laos, mais cela varie au cas par cas.

Voilà !

Au-delà de ces for­ma­li­tés admi­nis­tra­tives réjouis­santes, le Laos est par­fait comme point de chute pour rayon­ner en Asie, sans comp­ter la bonne quan­tité de cro­quettes et les pos­si­bi­li­tés de soins, non pas idéales, mais accep­tables. Personnellement, vu la taille de mon trou­peau, j’hésite encore. J’ai peur d’infliger ce tra­jet et le cli­mat tro­pi­cal à ma mamie et mon gros pépère. L’avenir m’éclairera, pour l’instant je prends encore le temps de la réflexion et j’épargne pour le cargo ! Par ailleurs, mes chats ont l’habitude de sor­tir et j’ai appris que beau­coup de chats dis­pa­rais­saient, et ce dans de nom­breux quar­tiers de Vientiane. Pourquoi ? Mystère…

Shangri-La, le bout du monde en cendres

Shangri-La est l’idée que je me fais du bout du monde. Du moins de l’entrée du bout du monde. Au seuil de cette porte, je vais m’ouvrir à une contrée authen­tique, sou­mise à un cli­mat rude, por­teuse d’une spi­ri­tua­lité pro­fonde, riche d’une sagesse infi­nie, véri­table che­min vers l’éveil. Perchée à plus de trois mille mètres d’altitude, aux confins du Tibet, Shangri-La ou le para­dis ter­restre sur le toit du monde… Un rêve à exau­cer que je ne peux exclure de mon par­cours de six semaines dans le Yunnan.

Amatrice de thé, je suis éga­le­ment heu­reuse d’ajouter à mon cir­cuit cette étape d’une des anciennes routes du thé et des che­vaux. Non pas la pre­mière piste mule­tière qui par­tait du Sichuan, mais la seconde, qui s’est déve­lop­pée bien plus tard lors de la domi­na­tion tibé­taine sur le Yunnan. Celle-ci se des­si­nait de Simao à Lhassa et je m’efforce d’en suivre approxi­ma­ti­ve­ment le tracé depuis la ville de Pu’er, ancien­ne­ment Simao, célèbre pour la culture de ce thé post-fermenté dont elle porte désor­mais le nom. Les feuilles conti­nuent d’être com­pres­sées en brique ou galette comme c’était le cas du temps des cara­vanes afin de faci­li­ter le trans­port, la forme en nids d’oiseau ayant été réa­li­sée ulté­rieu­re­ment, mais les galettes ne res­sem­blaient cepen­dant pas à celles d’aujourd’hui puisqu’il s’agissait d’une pâte de thé com­pres­sée, cuite à la flamme et réduite en poudre avant d’être consom­mée.

Il y a tou­jours au cours d’un voyage des moments de las­si­tude qui s’opposent à ceux emplis d’exaltation. Dans la conti­nuité de Dali, Lijiang me déçoit, je suis saou­lée par les flots inces­sants de tou­ristes et les rabat­teurs de bars noc­turnes. Le tou­risme y est prin­ci­pa­le­ment chi­nois et plus géné­ra­le­ment asia­tique, ce qui main­tient un air local au tableau. Pour autant, et bien que je sois moi-même tou­riste et que je me doive d’accepter mes pairs, il y a un volume à par­tir duquel le parc d’attraction semble faire son entrée et m’incite à fuir. Partant de ce constat, Shangri-La, capi­tale de la pré­fec­ture auto­nome tibé­taine de Diqing, au nord-ouest de la pro­vince du Yunnan, l’une des cinq régions auto­nomes de la République popu­laire de Chine, m’inspire davan­tage en me pro­met­tant des hori­zons moins fré­quen­tés.

Je rends les clefs de ma chambre à six heures trente du matin. La lumière est magni­fique, les bou­tiques encore fer­mées et les rues quasi désertes. Je tra­verse la vieille ville le sou­rire aux lèvres, sur un rythme léger, me diri­geant vers les gorges du Saut du tigre. Situées à une soixan­taine de kilo­mètres au nord de Lijiang, ces gorges figurent parmi la liste de celles qui, à l’échelle du monde, détiennent des records de pro­fon­deur. La légende pré­tend qu’au pas­sage le plus étroit de la gorge, qui équi­vaut somme toute à vingt-cinq petits mètres, un tigre aurait échappé à un chas­seur grâce à son bond inouï au-dessus du fleuve. Ce canyon, de seize kilo­mètres de long dont les falaises atteignent deux mille mètres de hau­teur, est creusé par le Yangzi, un fleuve péri-himalayen ori­gi­naire du pla­teau tibé­tain. Le bout du monde devrait se situer au-delà, au cœur de l’Himalaya. Mais avant cela, mon objec­tif consiste à atteindre la gare rou­tière.

Quoi de plus simple, pour se rendre à l’entrée du bout du monde, que de mon­ter dans un bus ? Rien d’autre et ça tombe plu­tôt bien, puisque cer­tains partent de Lijiang. Le bus impose son iti­né­raire par la nou­velle route. Histoire d’avoir un aperçu des deux accès, mon pro­jet est d’emprûnter l’ancienne voie au retour, d’autant que j’envisage, sur le che­min, de m’arrêter une nuit au vil­lage de Sanba d’où je me ren­drai aux ter­rasses cal­caires de Bashuitaï, lieu sacré pour la mino­rité Naxi, avant de tra­cer vers Shaxi, pro­chaine escale de l’ancien che­min cara­va­nier. Les kilo­mètres jusqu’à la gare de Shangri-La sont ava­lés en quatre heures sur la belle chaus­sée asphal­tée. Les abords du bout du monde s’avèrent on ne peut mieux acces­sibles. À l’arrivée, la ville au nom évo­ca­teur paraît aus­tère, mar­quée par l’esprit com­mu­niste d’une époque confuse mêlé à des réno­va­tions évi­dentes, une ville qui m’invite à bas­cu­ler des décen­nies en arrière, par prin­cipe. Le bout du monde est sans doute asso­cié à une période révo­lue dont la per­cep­tion est for­cé­ment sub­jec­tive.

Je marche en tenant mon papier en main repré­sen­tant le tracé de Dukezong, nom du vil­lage mil­lé­naire, et n’y com­prends rien… Je me trouve sur une place qui pour­rait cor­res­pondre à celle de mon plan, mais qui ne peut l’être avec ses deux rues paral­lèles qui mènent à… Un champ de cailloux ! Un chan­tier en pré­vi­sion ? Je fais plu­sieurs allers-retours en direc­tion de la ville nou­velle pour ten­ter de me repé­rer. En vain, mes pas me conduisent chaque fois à cette place. Je décide de cher­cher une chambre avec l’ambition d’y adjoindre le confort d’une douche four­nis­sant de l’eau chaude. Je suis gelée. La tem­pé­ra­ture depuis Lijiang a chuté d’une quin­zaine de degrés et le vent sec ampli­fie le contraste. Partout, les hôte­liers acquiescent à ma demande tou­te­fois, étant à peu près sûre de ne pas être com­prise, je demande à voir les lieux, en poin­tant de l’index mes yeux, et vais véri­fier le débit d’eau, une, deux, trois minutes, mais rien, pas même une eau tiède. Je pour­suis ma quête. Un autre, à défaut de répondre favo­ra­ble­ment à mon envie, m’explique à la vue de mon plan quelque chose que je ne décode pas. Finalement une jeune fille qui bara­gouine un chouia d’anglais me montre une pièce spa­cieuse et confor­table puis appelle son père qui vient tra­fi­quer à quatre pattes un tuyau de la salle de bain pou­vant ame­ner l’eau chaude après un débit de… Douze minutes. Peu importe, je vais me réchauf­fer. J’apprends donc qu’il est facile de dis­po­ser de cou­ver­tures chauf­fantes dans les hôtels, pour la plu­part non chauf­fés et non iso­lés, mais l’eau chaude est rare. J’ai de la chance, la gen­tillesse de la jeune fille et de son père me touche.

Après avoir vidé le contenu de mon sac que j’empile sur moi telles des pelures d’oignon, je des­cends revoir la jeune fille pour essayer de savoir où je suis… À Shangri-La, nul doute, mais encore ? Où se situe la vieille ville ? Elle m’attire sur le per­ron et tend le bras vers le tas de pierre. Hein ? Moi pas com­prendre… De là, une longue conver­sa­tion avec Google tra­duc­tion s’entame… La vieille ville a pris feu trois mois aupa­ra­vant. Nous sommes en avril 2014. Le ter­rible incen­die du mois de jan­vier a brûlé envi­ron trois cents mai­sons tibé­taines tra­di­tion­nelles, heu­reu­se­ment, il n’a pas fait de vic­times, mais deux mille six cents per­sonnes ont été éva­cuées. Je crois sai­sir que les mai­sons qui ont cra­mées appar­tiennent curieu­se­ment à des pro­prié­taires qui ont, tous, obtenu récem­ment un per­mis de construire en vue de tra­vaux de réno­va­tion ou d’agrandissement, je ne sais trop. Ça sent une his­toire louche de pépettes mal­gré l’article du jour­nal local qui a rap­porté que l’enquête avait écarté l’hypothèse d’un départ de feu volon­taire. Celui-ci aurait débuté dans une auberge en pleine nuit et plus d’un mil­lier de pom­piers et volon­taires ont lutté afin d’en venir à bout, seule­ment le len­de­main en fin de mati­née. Une déso­la­tion pour ce vil­lage dont les habi­ta­tions typiques étaient jusque-là si bien conser­vées.

Je découvre les quelques rues sau­vées des flammes. Le seul moyen de me réchauf­fer est de mar­cher, grim­per et boire du thé. Ce que je fais, consta­tant ici ou là le coût des pro­duits pro­po­sés dans les com­merces, clai­re­ment des­ti­nés à une clien­tèle for­tu­née. Le bout du monde, d’un cer­tain point de vue, peut s’apparenter à un Megève local… Au bout de deux jours, la ville moderne se révèle plus attrayante que les der­nières rues du vieux centre où néan­moins, j’adore me rendre pour dix-neuf heures, quand tout le vil­lage se rejoint en contre­bas du temple Da Gui Shang, la place cen­trale de Dukezong, et danse au rythme de la musique tibé­taine. Un rendez-vous honoré tant par les vieux en habit tra­di­tion­nel que par les jeunes, les aty­piques, à l’image de ce cow-boy chi­nois barbu, cha­peauté et cein­turé (reconnu par la suite sur bien des blogs de voyage), et les tou­ristes. C’est un moment de com­mu­nion qui s’exprime à tra­vers cette ronde col­lec­tive quo­ti­dienne. Puis je dégaine ma fron­tale, tra­verse le tas de pierre et retourne à mon hôtel.

Chaque matin, les man­tras chan­tés par les moines résonnent jusqu’à moi. De ma fenêtre, le vaste ter­rain ravagé tranche avec la splen­deur du mou­lin à prières étin­ce­lant, de vingt et un mètres de haut, ne pesant pas moins de soixante tonnes, qui sur­plombe, à côté du temple, la place cen­trale où le vil­lage se retrouve le soir pour dan­ser. La croyance veut, dès lors qu’on l’actionne, qu’il répande les prières dans les airs. Ce mou­lin est consti­tué d’un cylindre rem­pli de man­tras qui tournent libre­ment autour d’un axe quand on l’entraîne. Il est si lourd qu’il faut se regrou­per pour y par­ve­nir. Tous les visi­teurs unissent leurs forces et effec­tuent les trois tours de rigueur, for­mu­lant un vœu dans une volée de sel­fies… Le bout du monde aime se mettre en scène. Les petits dra­peaux cla­potent sous le souffle du vent sec et réfri­gé­rant, don­nant un air fes­tif à l’attraction qui amuse aussi les locaux qui pro­posent leurs muscles en ren­fort dès que le mou­lin manque de bras… Ce qui ne dure guère long­temps.

Le tou­risme à Shangri-La a explosé ces der­nières années et les bras ne tardent jamais à affluer. En 2001, alors que la bour­gade ne compte qu’une quin­zaine de mil­liers d’habitants qui s’activent autour de la syl­vi­cul­ture, Pékin à l’idée d’en faire une vitrine tibé­taine pour pal­lier aux pro­blèmes cau­sés par la défo­res­ta­tion, notam­ment quand les débor­de­ments des fleuves génèrent des inon­da­tions catas­tro­phiques. Après avoir créé un fond de déve­lop­pe­ment, le gou­ver­ne­ment inves­tit plu­sieurs cen­taines de mil­lions d’euros qui sont consa­crés à la réno­va­tion des construc­tions. Zhongdian est ensuite rebap­tisé Shangri-La fai­sant écho aux écrits de James Hilton, repris par Frank Capra. Certes, je ne suis pas per­due dans le grouille­ment des tou­ristes de Lijiang, mais le bout du monde n’est évi­dem­ment pas en ces lieux. J’imagine d’ailleurs l’entrée du bout du monde assez loin. Les voya­geurs qui s’aventurent un cer­tain temps en auto­no­mie au cœur de régions recu­lées ont davan­tage de chance de péné­trer des terres moins maquillées. Shangri-La n’est pas même une paren­thèse dans notre monde d’avidité, non, Shangri-La le repré­sente, c’est un pro­duit, un coup mar­ke­ting, tout sim­ple­ment. On y res­pire certes un peu mieux qu’à Lijiang du fait de l’altitude et des congés res­treints des Chinois qui se concentrent sur des tours pos­sibles à réa­li­ser au pas de course, mais l’ensemble, bien qu’agréable et dépay­sant, trans­pire l’appel du por­te­feuille. En 2017 Shangri-La compte plus de trois cent soixante mille habi­tants. Bientôt, une ligne de che­min de fer reliera Kunming à Shangri-La et y défer­lera pro­ba­ble­ment une marée humaine simi­laire à celle de Lijiang…

Périple avec une inconnue, rendez-vous à Saïgon…

Nous ne nous sommes jamais vues. Nous ne nous connais­sons pas. Elle n’est pas même l’amie d’une amie. Quoi de plus roma­nesque que de se don­ner rendez-vous à dix mille kilo­mètres ? Je trou­vais l’idée mer­veilleuse…

Trois mois avant mon envol pour le Vietnam, je poste un mes­sage sur un forum spé­cia­lisé en espé­rant échan­ger avec une éven­tuelle com­plice de virée. Chérir ma soli­tude ne s’oppose pas aux ren­contres. À cette période, à l’autre bout de la France, une femme effec­tue une démarche simi­laire. Nos che­mins vont se croi­ser et s’unir, nous ferons connais­sance tout au long de la tra­ver­sée d’une par­tie du pays, de Saïgon à Hanoi, en pas­sant par Hoi An, Hué, Tam Coc, la baie d’Ha Long et la val­lée de Mai Chau.

Ma feuille de route était déjà éta­blie quand j’ai envi­sagé ce voyage en binôme. Mon iti­né­raire vise les incon­tour­nables et ses envies rejoignent les miennes, nous l’ajustons seule­ment à son timing car elle ne dis­pose que d’une ving­taine de jours. J’ai davan­tage de temps à consa­crer au pro­jet et je peux, en paral­lèle, satis­faire mon tem­pé­ra­ment soli­taire. J’atterrirai plus tôt afin de des­cendre dans le delta du Mékong et je repar­ti­rai plus tard en pro­lon­geant mon cir­cuit jusqu’aux mon­tagnes du nord-ouest, près de la fron­tière sino-vietnamienne. Le mar­ché popu­laire de Bac Ha et Sapa, l’ancienne sta­tion cli­ma­tique de l’époque colo­niale, figurent sur ma liste.

Le cli­mat du Vietnam est tro­pi­cal au sud et sub­tro­pi­cal au nord. Le départ est prévu au début du mois d’avril, autant dire que nous sue­rons ! Commencer par le sud devrait nous per­mettre de moins souf­frir de la tem­pé­ra­ture. Nous conver­sons une der­nière fois au télé­phone quarante-huit heures avant mon décol­lage. J’ai l’habitude de cou­per tous les appa­reils les deux jours qui pré­cèdent chaque périple, c’est un rituel, un pré­am­bule à l’immersion. Je suis assez orga­ni­sée pour m’aménager cet inter­valle de repos. Les voyages iti­né­rants sont fati­gants et mieux vaut sto­cker de l’énergie. Et puis j’aime cou­per le signal, rompre avec l’esclavage induit par l’électronique, répondre aux abon­nés absents, m’extraire des radars de contrôle. Bye bye en mode off… Je m’évade déten­due et joyeuse, la pers­pec­tive de cette ren­contre et des sur­prises qu’elle ne man­quera pas de géné­rer dans un contexte cultu­rel aux anti­podes de nos repères m’emballe.

Mon enthou­siasme a dis­sipé ses inquié­tudes, j’ai fait en sorte de la ras­su­rer sur à peu près tout. Vingt ans nous séparent et en dépit de son anxiété, son pro­fil ravit mes attentes. Elle est née à Hué et y a vécu jusqu’à ses trois ans. Elle n’y est pas retour­née depuis que ses parents ont quitté le pays à la fin de la guerre d’Indochine. Elle part sur les traces de son enfance, en hom­mage à ce père revenu vivant de la bataille de Diên Biên Phu, un des rares sur­vi­vants ayant résisté à l’épuisement de cette célèbre marche de sept cents kilo­mètres, entre jungles et mon­tagnes, et qui a vu ses com­pa­gnons de cap­ti­vité s’effondrer sur la route, les uns après les autres, pour ne plus se rele­ver. Elle part éga­le­ment sur les traces du sou­ve­nir de ce grand frère qui avait rega­gné le Vietnam et qui est décédé trop tôt, au cours de sa tren­taine, dans l’ancienne capi­tale impé­riale. Nous avons ajouté deux jours à Hué afin de ten­ter de retrou­ver sa mai­son d’enfance. Nos indices se résu­me­ront à un plan de la cité, jauni et fra­gi­lisé par ces soixante der­nières années et d’une photo sépia sur laquelle on dis­cerne l’entrée de la villa. Tel un pèle­ri­nage, ce voyage s’annonce riche en émo­tions.

À mon arri­vée à Hô-Chi-Minh-Ville, encore appe­lée Saïgon, les trente-huit degrés sont dif­fi­ciles à sup­por­ter. Les Vietnamiens vaquent à leurs occu­pa­tions, cou­verts de leur blou­son et de leur casque de scoo­ter qu’ils ne prennent pas la peine d’ôter dans les lieux fer­més, ceci sans que la moindre goutte ne perle sur leurs tempes… Je me dis qu’on n’est pas réglés pareils ! Je déam­bule à pied, éli­mi­nant un litre d’eau à chaque mon­tée de trot­toir. Le len­de­main, je me rends à la cathé­drale Notre-Dame, d’inspiration néo-romane, et à la poste cen­trale située à côté dont l’architecture métal­lique de style Eiffel mérite, à elle seule, une halte à Saïgon. Je flâne au mar­ché Ben Thanh où la pug­na­cité des ven­deurs, peu enclins à lais­ser filer le client poten­tiel, s’exprime à tra­vers une cer­taine agres­si­vité et me crispe un tan­ti­net. Je m’éclipse et me fais aspi­rer par un fes­ti­val du tou­risme qui se tient en plein air. Je traîne dans les allées des stands qui regorgent de spé­cia­li­tés culi­naires, amu­sée du tin­ta­marre que les ani­ma­teurs viet­na­miens assurent en se dan­di­nant pour hono­rer l’élégante cho­ré­gra­phie de la danse des canards et chan­tant à tue-tête Qui en sor­tant de la mare se secouent le bas des reins et font coooiiiiiinnn coooiiiiiinnn…

Au matin du troi­sième jour, je pars vers le delta en com­pa­gnie de deux retrai­tés. Ils me racontent com­bien ils ont adoré leur trip ama­zo­nien mal­gré un début flip­pant, trim­bal­lés un temps infini par les hommes d’une tribu vêtus de leur cache-sexe à ficelle, en pleine nuit, au creux d’une barque cer­née d’alligators dont les yeux rou­geoyaient à la croi­sée du spectre de leurs fron­tales. Ils me décrivent, s’esclaffant et jouant des coudes, la déco ten­dance mygales poi­lues de leur bicoque, la chasse au curare et autres acti­vi­tés locales… Nous sommes rapi­de­ment au port de Cai Be où nous embar­quons à bord d’un sam­pan et rejoi­gnons un hôtel entouré d’allées de courges sus­pen­dues au sein d’une végé­ta­tion luxu­riante. Je m’installe dans mon bun­ga­low devant lequel un bas­sin privé me pro­met un bar­bo­tage inou­bliable face au Mékong. À l’arrière, la salle de bain exté­rieure s’ouvre sur la jungle et je m’empresse d’en pro­fi­ter en me réjouis­sant des chants d’oiseaux exo­tiques. Pas mal l’hôtel ! J’occupe le reste de ma jour­née à visi­ter une fabrique de bon­bons et d’artisanat près du vil­lage qui com­porte une dégus­ta­tion d’alcools de ser­pent que mon gosier mau­dit ins­tan­ta­né­ment, me condam­nant à dépiau­ter une flo­pée de cara­mels ensa­chés pour tapis­ser l’affaire sous peine de me méta­mor­pho­ser en dra­gon. Le soir venu, je me joins à un cours de cui­sine, j’apprends à confec­tion­ner des won­tons ainsi qu’un plat à la sauce aigre-douce et j’évite de jus­tesse de dégus­ter ce qui a tout l’air d’une petite sou­pette rafraî­chis­sante, poi­vrée et citron­née à sou­hait, qui fait office de rince-doigts… Je me cultive en somme !

Je suis réveillée par les bateaux à moteur com­po­sant le bal­let inces­sant qui se joue sur le Mékong, mêlé à l’ambiance fas­ci­nante inter­pré­tée par la faune qui évo­lue dans la jungle envi­ron­nante. Nous sommes quelques-uns, dès l’aube, à les­ter un sam­pan en vue de nous enivrer de l’effervescence du mar­ché flot­tant, encore enve­lop­pés des brumes mati­nales bien­tôt chas­sées par un soleil sans scru­pules. Parmi les pas­sa­gers, un homme est équipé d’un télé­ob­jec­tif long comme le bras qui rui­ne­rait mes cer­vi­cales et doit peser l’équivalent de mon sac-à-dos. Nous dis­cu­tons et il m’apprend, qu’en tant qu’auteur, il s’est entre­tenu avec un édi­teur de la mai­son qui m’emploie… D’ici que je le croise à nou­veau dans l’atmosphère plus feu­trée d’un hôtel par­ti­cu­lier… Le monde peut par­fois, vrai­ment, sem­bler étroit ! Nous accos­tons ensuite au pon­ton d’un vil­lage à proxi­mité puis nous nous sépa­rons sur le quai, cha­cun voguant vers ses pro­jets res­pec­tifs. Le mien est de me perdre dans une cam­brousse foi­son­nante de fruits tro­pi­caux. Je constate la gen­tillesse et l’humour des Vietnamiens qui ne com­prennent pas mon anglais ni le plan grif­fonné que je leur mets sous le nez, mais je finis par retrou­ver mon che­min après des kilo­mètres de marche. À l’hôtel, un récep­tion­niste au nom impro­non­çable, qui astu­cieu­se­ment se fait appe­ler Martin (…), m’invite à par­ti­ci­per à un ate­lier de découpe déco­ra­tive de légumes. Nous papo­tons et rigo­lons en enrou­lant nos peaux de cour­gette, nous conten­tant de for­mer des roses, parce que pour les navets trans­for­més en per­ro­quets, on repas­sera…

La région du delta du Mékong repré­sente un détour agréable pour une accli­ma­ta­tion douce et gour­mande. Je remonte sur Saïgon afin d’attendre celle que je nom­me­rai Chantal et avec laquelle nous allons entre­prendre le voyage vers le nord. Avant cela, je m’oriente vers le quar­tier Cholon, le Chinatown saï­gon­nais, j’explore son fameux mar­ché Binh Tay puis la rue Thuan Lan Ong et ses phar­ma­cies tra­di­tion­nelles qui exhibent des fla­cons d’alcools de ser­pent et divers breu­vages caus­tiques. J’observe les vitraux de l’église Cha Tam et vais jeter un coup d’œil à la rue adja­cente Tran Hung Dao pour sa par­tie ouest dédiée aux ate­liers de confec­tion. Je ter­mine par la rue de Lao Tu et sa pagode Chua Quan Am, la plus ancienne de la ville, où je me pose un temps cer­tain, à l’écart de l’agitation exté­rieure, oua­tée par les nuages d’encens. Je m’y res­source sans qu’une seule per­sonne vienne trou­bler ma tran­quillité. Je savoure le calme et pense à la suite du cir­cuit, à cette ren­contre immi­nente, aux inter­ro­ga­tions qu’elle sus­cite, à l’excitation qu’elle génère. L’horloge me fait de l’œil, Chantal a pro­ba­ble­ment atterri, j’abandonne cette quié­tude et file poser mon der­rière sur le cous­sin élimé d’un cyclo-pousse que le conduc­teur, à la force de ses mol­lets, pro­pulse à un rythme sac­cadé vers mon hôtel en cra­chant régu­liè­re­ment un mor­ceau de ses pou­mons dans mes che­veux…

Le rendez-vous avec Chantal était convenu à l’hôtel. Quand le cyclo-pousse m’y dépose, la récep­tion­niste m’explique que Chantal est arri­vée mais qu’elle a dû repar­tir. L’agent qui lui a remis son visa s’est trompé et lui a donné le pas­se­port d’une Américaine. N’ayant pas véri­fié sur place le pré­cieux sésame, c’est à l’hôtel, tan­dis que son col­lègue de l’accueil véri­fiait ses papiers, qu’elle s’est aper­çue de l’erreur. Il a fallu qu’elle s’inflige, après son long-courrier, un second taxi en sens inverse, dans les embou­teillages, en pleine touf­feur et pol­lu­tion. Je patiente sous la cli­ma­ti­sa­tion un moment. Nous n’avions pas d’autre moyen de nous rejoindre puisque nous étions sans télé­phone (moi sur­tout…). Je l’entends enfin gra­vir les der­nières marches vers la récep­tion, exté­nuée, et nous nous décou­vrons. Elle est au bord des larmes, épui­sée de son tra­jet, du choc ther­mique et du stress… Beaucoup de stress… Elle était très inquiète, n’étant pas sûre d’identifier la dame qui avait son pas­se­port et qui n’avait peut-être pas non plus immé­dia­te­ment réa­lisé la bou­lette. Elle l’a récu­péré aisé­ment, l’Américaine s’est rendu compte de la bévue assez vite et a agi de manière iden­tique. Elle s’en va dépo­ser ses affaires, se dou­cher et se détendre un peu puis je l’emmène du côté de la place de la cathé­drale. Nous mar­chons tout en dis­cu­tant avant de dîner et de ren­trer nous cou­cher. Nous par­tons tôt le len­de­main pour Danang et ses mon­tagnes de marbre.

Par souci de conci­sion et de dis­cré­tion, j’ai pris le parti de ne pas racon­ter l’intégralité du voyage, plu­tôt ce que j’en retiens. Est-ce une démarche que je renou­vel­le­rai ? Est-ce que je la conseille­rai, l’encouragerai ? Évidemment, cha­cun voit midi à sa porte, mais de mon point de vue, qu’en est-il ? La réponse est miti­gée, oui, non, ça dépend… La bonne affaire ! O.K., je déve­loppe…

Bien que j’aie appré­cié cette expé­rience, je ne la renou­vel­le­rai pas sur autant de temps. Je suis trop atta­chée à ma soli­tude et je retire une grande satis­fac­tion à me dépa­touiller de situa­tions par­fois déli­cates ou sim­ple­ment inso­lites. Ceci amé­liore ma confiance en mes capa­ci­tés d’adaptation, de débrouillar­dise et me sert en continu dans tous les aspects de ma vie. Nous pas­se­rons avec Chantal d’excellents moments. Elle m’a enri­chie de nom­breuses his­toires sur la guerre d’Indochine, des sou­ve­nirs que son père lui confiait de son vivant. Je n’oublierai pas cette marche sur ce sol foulé par les pri­son­niers de la bataille de Diên Biên Phu et ce qu’elle me res­ti­tuait, les tor­tures infli­gées, l’emprise psy­cho­lo­gique exer­cée… Je n’oublierai pas non plus son émo­tion à Hué, sur le pont Trang Tien qui enjambe la rivière des par­fums, étreinte par ses propres sou­ve­nirs de ce frère qui avait laissé sa vie à cet endroit. Sans comp­ter son eupho­rie au retour d’une balade où elle avait revu sa mai­son d’enfance qu’elle me loca­li­sait sur sa vieille carte, la jux­ta­po­sant à un plan récent, les noms des rues ayant été modi­fiés au fil des années. Nous avons aussi pu nous offrir des extras, notam­ment ce taxi privé de Hué à Hoi An qui nous a per­mis d’admirer la magni­fique route du col des nuages dont les cars se dés­in­té­ressent depuis la construc­tion du tun­nel. Et com­ment ne pas me réjouir de cette fabu­leuse croi­sière en baie d’Ha Long avec une firme sou­cieuse de pré­ser­ver le site, qui a navi­gué à des endroits dis­crets et nous a offert d’excellentes pres­ta­tions sur une jonque qua­si­ment pri­vée que nous avons par­ta­gée avec un couple de Canadiens, nous n’envions pas fran­che­ment ceux qui s’agglutinaient sur cer­tains bateaux croi­sés.

C’était chouette, des sou­ve­nirs gra­vés dans ma mémoire et dans mon cœur. Parallèlement, j’étais pro­fon­dé­ment heu­reuse quand nous nous sommes sépa­rées et que j’ai pris ce train de nuit, seule, en direc­tion de Lào Cai, me diri­geant vers de nou­velles aven­tures sur un mode qui cor­res­pond mieux à ma per­son­na­lité. La réa­lité est que je man­quais de clarté quant à la lisi­bi­lité de mes besoins. Entre celui d’être seule et celui d’échanger, le juste milieu si dif­fi­cile à éva­luer. Le voyage remue inté­rieu­re­ment, bous­cule nos croyances sur soi et sur le monde avec plus ou moins d’intensité. Il offre quan­tité d’ingrédients pour s’interroger, se remettre en ques­tion en met­tant à l’épreuve nos repères per­son­nels, pro­vo­quant de l’inconfort et de l’instabilité. C’est pré­ci­sé­ment ce que beau­coup de voya­geurs recherchent, une belle occa­sion de ren­for­cer son men­tal tout en assou­vis­sant sa curio­sité du monde. Une mul­ti­tude d’événements, inévi­ta­ble­ment, nous cham­boulent et nous obligent à dépas­ser nos limites, inutile de char­ger la mule ! L’idée de sor­tir de soi et celle de sor­tir de soi en com­pa­gnie d’un(e) inconnu(e) sur plu­sieurs semaines d’affilées est à dis­so­cier… Comment faci­li­ter la rela­tion avec un(e) inconnu(e) sur un ter­rain que nous ne maî­tri­sons pas, confron­tés à une culture qui nous secoue, des qui­pro­quos dus à la mécon­nais­sance de l’autre, une langue étran­gère qui ampli­fie les incom­pré­hen­sions, la fatigue de l’itinérance incluant des trans­ferts mati­naux et des tra­jets inter­mi­nables qui s’accumulent, des condi­tions météo­ro­lo­giques qui, selon notre degré de tolé­rance à la cha­leur, au froid ou à la pluie, influencent nos humeurs ? Afin de pro­fi­ter du voyage, d’optimiser ce qu’il nous apporte, il semble judi­cieux de défi­nir les lignes fon­da­men­tales à notre équi­libre. La pos­si­bi­lité pour cha­cun de modi­fier ses plans doit être abor­dée en amont et accep­tée, les échanges n’en seront que valo­ri­sés. Ceci est, par ailleurs, valable avec les per­sonnes que nous fré­quen­tons habi­tuel­le­ment, les membres de notre famille ou nos chers amis. On peut avoir des envies diver­gentes et vou­loir se sépa­rer du meilleur par­te­naire qui soit. L’objectif d’un tel périple est en pre­mier lieu de se faire plai­sir et de vivre serei­ne­ment les ren­contres qui, bien sûr, sont géné­ra­le­ment for­mi­dables dans la diver­sité qu’elles repré­sentent. Cependant, qu’il est bon de reve­nir à soi, de se rap­pe­ler sa liberté. Cela paraît sans doute évident sur le papier néan­moins c’est ce que je n’ai pas su faire. Non seule­ment, je me sen­tais un peu coin­cée par une sorte d’engagement, mais j’avais aussi trop ver­rouillé le par­cours. Mes cir­cuits sont aujourd’hui plus souples, j’improvise davan­tage et sur­tout, je célèbre ma soli­tude. On naît seul, on meurt seul, entre-temps il sem­ble­rait que nous puis­sions jouir d’un tant soit peu de liberté… Saisissons-la !

D’Arequipa à Puno, gymnastique linguistique

Je patiente avant d’embarquer pour mon troi­sième vol depuis Paris qui me posera à Arequipa. Exceptionnellement, j’ai réussi à dor­mir durant le second tra­jet de douze heures grâce à un petit bon­bon magique et je suis en forme. J’ai juste à enre­gis­trer mes bagages et à traî­ner un peu mes savates dans les halls cli­ma­ti­sés, rien de très long. Je tends l’oreille, prête atten­tion à la langue musi­cale qui se joue de toutes parts et sou­ris. Que c’est bon d’être à nou­veau en vadrouille, exci­tée par la pers­pec­tive d’aborder un conti­nent inconnu. Le Pérou sera mon bap­tême de l’Amérique Latine. Au fond de ma poche, un mail de l’hôtel où j’ai réservé mes pre­mières nuits et qui me confirme la navette à l’aéroport m’intrigue. Mon inter­lo­cu­teur a jugé utile de spé­ci­fier le nom de la com­pa­gnie de taxi et d’y ajou­ter le modèle et la cou­leur de la voi­ture, la plaque d’immatriculation, le nom du chauf­feur, le motif ainsi que la cou­leur de la che­mise et du pan­ta­lon qu’il por­tera… Euh… Est-il indis­pen­sable de men­tion­ner les rayures bleues ? Est-ce la meilleure manière de ras­su­rer les tou­ristes ?…

Le pay­sage de ce der­nier vol est incroyable, une suc­ces­sion de mon­tagnes déser­tiques riches des dif­fé­rentes teintes d’ocres contrastent avec les étroites bandes de cultures aux mul­tiples nuances de vert qui jouxtent les lignes mar­brées d’un fleuve. Je repense à la Chine, au Laos, au Vietnam… Comme le monde est beau ! L’aéroport d’Arequipa est som­maire et nous des­cen­dons vers l’unique tapis à bagages par le seul esca­lier exis­tant. Lorsque les sacs appa­raissent, un doua­nier sur­git en encou­ra­geant son chien lancé à vive allure auprès duquel il galope. Je prie inté­rieu­re­ment pour que mon sac n’ait pas été la cible d’une planque quel­conque et que la truffe gour­mande ne s’oriente pas vers lui… Le ber­ger alle­mand se pré­ci­pite sur une valise qui est immé­dia­te­ment inter­cep­tée. Je récu­père mon balu­chon et aper­çois le chauf­feur de taxi qui pré­sente sa pan­carte sur laquelle mon pré­nom et mon nom ont été ins­crits sans les habi­tuelles fautes. Il me désigne sa carte, son nom, son cos­tume. Il a l’air sym­pa­thique et me sou­haite la bien­ve­nue, me demande si j’ai fait un agréable voyage. Si señor, per­fecto ! Nous arri­vons à sa voi­ture et il attire mon atten­tion sur sa cou­leur rouge, insiste sur le modèle, la plaque… Oui, oui, tout est rac­cord, chaque élé­ment du mail est pointé… Dans sa voi­ture, il me pré­cise que sa tenue est l’uniforme régle­men­taire de son entre­prise répu­tée sûre. Il me conseille d’être pru­dente, me donne les cré­neaux horaires où les risques sont moindres et les limites du qua­drillage his­to­rique de la cité. J’essaie labo­rieu­se­ment de conver­ser, sidé­rée par le vide abys­sal que m’offre ma mémoire en ten­tant d’y repê­cher des termes espa­gnols. Je com­prends ou devine ce qu’il me dit, mais il m’est dif­fi­cile de for­mu­ler une phrase. Je finis par l’écouter… Nous rou­lons sur fond de Kool and the Gang et d’autres tubes des années quatre-vingt en ver­sion latina.

Arequipa, sur­nom­mée la ville blanche, consti­tue mon palier d’altitude ini­tial. Je m’y crame les rétines. La lumière crue, impla­cable, réflé­chie sur les murs blan­chis à la chaux, m’arrache des larmes et m’empêche de lever le regard, éblouie, je mate mes pompes pour parer l’offensive. Je consulte les opti­ciens de la calle Mercaderes et ins­pecte leurs pré­sen­toirs afin de trou­ver une solu­tion adap­table à ma mon­ture de myope. Ma vue ne s’est jamais sta­bi­li­sée, ne ces­sant de chu­ter depuis mes binocles datant de l’école pri­maire et ma cor­rec­tion actuelle néga­tive com­porte désor­mais deux chiffres. J’ai renoncé à l’achat de solaires, le bud­get annuel alloué à l’optique étant consa­cré à adap­ter mes verres blancs. Par consé­quent, je plisse mes pau­pières pour fil­trer la lumi­no­sité et for­cer la mise au point… Une taupe ! Ma recherche m’impose sans délai d’ouvrir un com­par­ti­ment négligé pen­dant vingt ans, à savoir l’usage de l’espagnol… Lunettas ?… Para el sol… No este pos­sible de ver con la luz… Clipos, cli­pas ? Hein ? Gafas ? J’ai fais une gaffe ?… Aïe, aïe, aïe… Où ai-je rangé les mots cas­tillans dans ma tête ? M’en souviendrai-je avant la fin de mon périple ? Six semaines devraient me per­mettre de fouiller assez mon cibou­lot pour y déter­rer les bases. Je débourse fina­le­ment les sols néces­saires aux clips. Ils sont trop étroits et à l’extérieur des reflets jaillissent des inter­stices et m’empêchent de dis­tin­guer les mou­ve­ments de tous côtés. De plus, une tige au milieu de l’axe de chaque verre, me trouble autant que l’intense rayon­ne­ment du soleil. Je suis moins aveu­glée, certes, mais je ne vois pas mieux, tou­te­fois j’ai remé­dié à l’essentiel puisque je ne risque pas d’altérer ma vision.

Je découvre la Plaza de Armas et le mar­ché où je sirote un jus de mangue et d’oranges, gor­gées de sucre, pres­sées dans une pinte. Trois jeunes péru­viens cas­quet­tés, équi­pés d’un micro et d’un tran­sis­tor, se campent en pleine allée et nous assènent un rap assour­dis­sant. Je fais demi-tour et réflé­chis à mon tra­jet. Je dois me pro­cu­rer un ticket de bus pour Puno. Près des arcades où se regroupent pas mal d’agences un homme m’accoste en anglais, ses flyers en main, il m’annonce un prix cor­rect qui répond à mes attentes, je le suis et grimpe un esca­lier qui mène à son bureau. Il prend mon pas­se­port et m’extirpe des détails sur mon pro­jet puis, de fil en aiguille, finit par me fice­ler un pro­gramme sur-mesure, tout inclus jusqu’à Cuzco, en vou­lant me déles­ter, grâce à ses pro­mo­tions qu’il me déclare phé­no­mé­nales, de la modique somme de sept cents dol­lars !… Ouaaarf… Mon rire le crispe… J’ai beau lui affir­mer que je voyage très sim­ple­ment et que je désire me débrouiller seule, sans être ver­rouillée par un plan­ning orga­nisé à l’avance, il per­siste, m’embrouille, baisse ses prix et mar­monne en espa­gnol. Je réclame mon pas­se­port et lui rap­pelle que je veux un billet pour Puno, rien d’autre. Il s’énerve et rem­balle furieu­se­ment ses cartes, refu­sant de me le vendre… Nous avons perdu deux heures ! Au moment où je m’en vais, un agent qui parle fran­çais me pro­pose le fameux ticket. Il m’explique que son col­lègue est bizarre et pra­tique des prix exor­bi­tants en ten­tant de jouer sur la corde sen­sible des étran­gers qui ont peur d’être agres­sés et dégainent les bif­tons… En moins de quinze minutes, mon nou­vel agent me remet mon vou­cher et je pars dîner. Je trouve un joli pas­sage der­rière la cathé­drale, tou­ris­tique mais mignon. Je sélec­tionne un res­tau­rant et m’installe sur un toit-terrasse qui révèle une vue splen­dide sur le vol­can Misti et ses com­pères Chachani et Picchu Picchu.

Le len­de­main, je conti­nue ma visite et déguste, le temps d’une pause, une crêpe gar­gan­tuesque de cañi­hua conte­nant des mor­ceaux de pèche, de fraise, du cho­co­lat et de la chan­tilly à pro­fu­sion, ils ne font pas sem­blant sur les quan­ti­tés ici… Je passe à la banque et à l’office du tou­risme où je prends diverses infor­ma­tions pour la suite de mon cir­cuit en m’obligeant à pio­cher dans mon pauvre espa­gnol tout en concluant en anglais afin de garan­tir la com­pré­hen­sion de ce que je dis et de ce que j’entends. Je pénètre à l’intérieur de la cathé­drale, faite de pierre blanche vol­ca­nique, avant d’achever cette jour­née par un sou­per sur la plus haute ter­rasse de la place cen­trale qui béné­fi­cie d’un magni­fique pano­rama sur la ville colo­niale et les vol­cans. J’y goûte d’hallucinantes lasagnes fraîches, onc­tueuses et géné­reu­se­ment far­cies d’artichaut, d’asperges, de cham­pi­gnons et d’une sauce ara­biata que j’associe à un maté. La nuit tombe, les monu­ments s’éclairent, la vie noc­turne s’amorce, Claude François pleure au télé­phone en espa­gnol… Sepa mi dolor, y que mi vida sois… Oye, escú­chame, llora el telé­fono por última vez… Dile que venga… Les tou­ristes montent peu à peu me rejoindre. J’ai eu la chance d’apprécier le sun­set en soli­taire et je déguer­pis alors que des Français s’assoient à une table proche. Dernier coup d’œil, der­nière photo, demain je quitte Arequipa. J’enclenche la seconde étape de mon iti­né­raire au Pérou qui me conduira à Quito, au nord de l’Équateur, et repré­sente envi­ron cinq mille kilo­mètres. Cap vers el lago Titicaca à trois mille huit cents mètres au-dessus du niveau de la mer. Je ne sais pas com­ment mon orga­nisme va réagir à l’altitude. Aurai-je besoin des bou­teilles d’oxygène à dis­po­si­tion dans bon nombre d’hôtels ?

Un car mati­nal m’emmène sur les routes superbes de l’Altiplano jusqu’à Puno, situé en amphi­théâtre sur une des rives du lac Titicaca. Sur le che­min, nous tra­ver­sons la com­mune de Juliaca et un doute s’immisce… Le car s’engage telle une Jeep au fond de nids de dino­saures gavés de boue. Un pas­sa­ger à ma gauche me fait sur­sau­ter en agrip­pant son accou­doir dans un réflexe de sur­vie. Ça tangue fort à deux kilo­mètres heure. On pour­rait se croire à une fête foraine, brin­gue­ba­lés par une car­lingue mon­tée sur un pis­ton désaxé. J’aime pas les manèges, ça me bar­bouille. Je regarde dehors… Des bâtisses en briques et des rues désertes assom­mées de soleil où digèrent ici ou là des padres ava­chis sur des chaises ban­cales. Snobant les taxis en tri­ci­clos à la sor­tie du car, je trot­tine jusqu’à une gues­thouse en vue de res­sen­tir les lieux en ce début d’après-midi guère fré­quenté. Celle que je choi­sis est éloi­gnée du centre et à un prix modeste. Il me fau­dra juste lon­ger un stade par des rues sinistres une fois la nuit tom­bée. Je le consta­te­rai le soir venu, essayant de pas­ser inaper­çue sous ma capuche de parka en bénis­sant la pluie. Au préa­lable, je par­cours l’hypercentre tan­dis qu’un mal de tête com­mence à vriller mes tempes. Il me faut m’acclimater ou des­cendre plus vite que prévu vers Cuzco, point de départ pour explo­rer la Vallée sacrée, per­ché à seule­ment trois mille quatre cents mètres. J’achète un bon­net de façon à pro­té­ger mes oreilles conge­lées et dîne d’un demi-poulet, his­toire de chan­ger des empeña­das déjà tes­tés aux déjeu­ners, arrosé d’un Inka Cola, un soda d’un jaune vif sus­pect au goût de mala­bar pétillant qui ne convainc pas mon palais et est aus­si­tôt tro­qué contre un maté. À la sor­tie de la rôtis­se­rie, éton­née par la sou­daine averse, je regagne ma chambre en emprun­tant les rues excen­trées si peu accueillantes.

Après une nuit douillette, je suis déci­dée à visi­ter le sanc­tuaire pré Inca de Sillustani com­posé de chull­pas, d’anciens tom­beaux qui abri­taient les momies d’une caste noble. Je tré­buche en fin de mati­née sur d’énormes courges et des cageots de patates à la sor­tie de mon hôtel. Un mar­ché inat­tendu sur les rails d’un che­min de fer au train impro­bable me sur­prend agréa­ble­ment. Je gri­gnote quelques étran­ge­tés au gré des stands et me dirige vers le ter­mi­nal de bus dont l’un d’eux doit m’amener, selon les infor­ma­tions que je détiens, à une tren­taine de bornes au nord-ouest. Le chauf­feur me largue au bord d’une route, dési­gnant du men­ton une voi­ture en sta­tion­ne­ment à une inter­sec­tion que je n’aurais pas remar­quée en d’autres cir­cons­tances. Autour, rien que la pampa. Le bus s’éloigne. A-t-il bien com­pris mon espa­glish ? Deux hommes accom­pagnent le conduc­teur et acquiescent à la pro­non­cia­tion du site en ques­tion, je prends place à l’arrière. On attend en silence un temps cer­tai­ne­ment moins long qu’il ne me paraît. Mais qu’est-ce que je fiche sur cette ban­quette ? Une poi­gnée de minutes s’écoulent en sus et le chauf­feur tourne enfin sa clé de contact. Je ne sais pas où je suis, avec qui je suis, ni où je vais en dehors de là où j’ai envie d’aller… Un dia­blo­tin m’exhorte à pen­ser aux mani­fes­tants d’Arequipa qui dénon­çaient les enlè­ve­ments cou­plés de vols d’organes tan­dis qu’un ange me per­suade de gar­der confiance en mon étoile… Puis nous croi­sons des trou­peaux d’alpagas au creux d’un pay­sage val­lonné et l’entrée du site funé­raire devient visible. Je cra­pa­hute afin d’atteindre le som­met duquel, à quatre mille mètres, je sur­plombe le lac Umayo dont je n’ai jamais entendu par­ler aupa­ra­vant. C’est une belle décou­verte. J’arpente ensuite l’endroit et m’assois face au lac d’où j’admire le soleil s’en allant illu­mi­ner de loin­taines contrées. Le vent souffle sur la presqu’île et régé­nère mes pou­mons en mal d’oxygène. Éclairée par les der­nières lueurs du jour, il me faut déva­ler le sen­tier pour cho­per le der­nier bus qui me ramène direc­te­ment à Puno.

Au cours de cette halte, je sillonne conscien­cieu­se­ment Puno, vogue sur le lac Titicaca en direc­tion des incon­tour­nables îles flot­tantes et déam­bule, per­plexe, entre les innom­brables paniers de patates du mar­ché (le Pérou est le ber­ceau de la pomme-de-terre, pas moins de cinq mille varié­tés y sont aujourd’hui réper­to­riées, l’indécision guette l’inculte lors de l’achat du cor­net de frites !). À la fin de mon séjour, je suis moins gênée par la lumière et la migraine a assez com­pressé ma nuque et fra­cassé mes tempes pour que j’en aie vidé la moi­tié de mon stock de para­cé­ta­mol sup­posé tenir six semaines. Je sens néan­moins une nette amé­lio­ra­tion, le matra­quage vei­neux s’affaiblit et s’espace. Je peux me pro­je­ter tran­quille­ment vers Cuzco puis Huaraz afin de pro­fi­ter du parc natio­nal de Huascarán au cœur de la Cordillère Blanche et envi­sa­ger de me pro­me­ner près du gla­cier Pastoruri qui culmine à cinq mille deux cents mètres. J’en suis aussi à mélan­ger l’anglais et l’espagnol au sein d’un seul pro­pos. There was una grande confu­sión in my lit­tle cabeza… Des mots reviennent subi­te­ment, de manière aléa­toire, et s’insèrent d’eux-mêmes dans mes phrases selon une logique qui m’échappe. Je mixe les langues en aban­don­nant à la spon­ta­néité l’ouverture des tiroirs céré­braux délais­sés. J’espère pou­voir faire un tri quand davan­tage d’éléments seront reve­nus et me per­met­tront un usage ordonné pour énon­cer un mes­sage intel­li­gible. Les racines latines me font accor­der le fran­çais avec des o et des a et le résul­tat s’exprime par­fois par des faciès décon­cer­tés me sou­riant gênés, mais sou­vent, devant ma bonne volonté, ce sont de grands éclats de rire mémo­rables qui font office de mar­queurs et m’aident à mémo­ri­ser las pala­bras… Viajar es una exce­lente manera de apren­der idio­mas !

Pirouette temporelle au Myanmar

Je quitte Yangon ce soir. Deux heures de mini­van m’amènent, dans un pre­mier temps, au ter­mi­nal excen­tré. Un bus de nuit me conduira ensuite à Mandalay que je suis sup­po­sée rejoindre avant l’aube. Afin de ne pas me trom­per de véhi­cule lors des pauses, sur les conseils du récep­tion­niste de l’hôtel où j’ai acheté mon billet et qui m’a ins­crit une tra­duc­tion, je note la cor­res­pon­dance en chiffres arabes du numéro de la plaque d’immatriculation et je prends la pré­cau­tion d’une photo. Il est dif­fi­cile de dis­tin­guer les bus iden­tiques d’une même com­pa­gnie qui peuvent, inopi­né­ment, chan­ger d’emplacement au cours d’un arrêt et l’alphabet bir­man étant ce qu’il est, je suis inca­pable de mémo­ri­ser les détails qui déter­minent les dif­fé­rences. En gros, les lettres s’enroulent sur la base d’un o plus ou moins ouvert et s’enchaînent dans un sys­tème de boucles for­mant des lignes très réus­sies, d’une par­faite ron­deur, où se confondent l’élégance et l’harmonie à défaut d’être recon­nais­sables (au-delà d’être illi­sibles) pour un œil non ins­truit.

Mon bagage à pré­sent entassé en soute, je guette le départ et dis­cute avec Christian, un Américain du Michigan, qui visite son pays d’origine pour la pre­mière fois et part à la décou­verte de son lieu de nais­sance au sein d’une tribu du nord. Il a volé vingt-six heures via Chicago et le Japon avant d’atterrir à Yangon. Il m’informe que ses bagages ont été per­dus par la com­pa­gnie aérienne. Ils conte­naient, outre ses vête­ments, son ordi­na­teur et les cadeaux qu’il sou­hai­tait offrir à sa famille. Je suis navrée pour lui et ne peux m’empêcher de pen­ser à la colère qu’aurait géné­rée chez moi une telle mésa­ven­ture. Nous mon­tons dans le bus VIP, grande classe, my first one like that. Jusqu’ici, j’ai trop sou­vent validé des tickets à bas prix au détri­ment de ma santé en accu­mu­lant le manque de som­meil et en ache­vant mes cir­cuits sur les rotules. Pour cette fabu­leuse occa­sion, j’ai la meilleure place, à l’étage devant le pare-brise, seule en fau­teuil par­ti­cu­lier. Chic, top, je suis ravie sauf que… C’est taillé pour des gam­bettes bir­manes, les miennes dépassent de seize cen­ti­mètres ! Dès le moteur lancé le son est aug­menté de sept crans d’un coup. Il s’agit de prières, peut-être cen­sées nous pré­mu­nir d’un acci­dent. Je me laisse vague­ment ber­cer avant de dégai­ner mes bou­chons d’oreilles. Au bout d’un cer­tain temps, les for­mules mys­tiques me font l’effet d’un disque rayé auquel s’ajoutent les engueu­lades indiennes pro­ve­nant du film qu’un pas­sa­ger visionne sur sa tablette au volume maxi­mum. Il n’y a aucun pay­sage à admi­rer dans l’obscurité. Rien, excepté les poin­tillés qui déli­mitent les voies et cli­gnotent en continu au rythme de notre avan­cée. Impossible de main­te­nir une posi­tion, en tailleur, en biais, les pieds levés sur la vitre, rien à faire… Je me tor­tille tout le long du tra­jet en dégour­dis­sant régu­liè­re­ment mes jambes sous la cou­ver­ture cent pour cent acry­lique à grosses fleurs orange qui élec­trise mes che­veux.

À cinq heures du matin, nous débar­quons dans la zone qui fait office de ter­mi­nal. Ça res­semble à un camp de gitans en plein rien. Les dri­vers qui se sont pré­ci­pi­tés sur nous à la des­cente du bus sont inévi­tables. Je récu­père mon sac en patau­geant dans une boue étrange vu qu’il n’a pas dû pleu­voir depuis au mini­mum deux mois et j’examine la situa­tion en pro­fi­tant d’un tabou­ret sous une grande tente où des mamies servent une soupe fumante aux voya­geurs contraints à l’attente. Je jette mon dévolu sur un dri­ver de moto­bike afin de ral­lier le centre de Mandalay et une gues­thouse repé­rée dans un guide pour son rap­port qualité-prix. Comme en Chine, quand tu crois que t’es arrivé, et ben t’es pas arrivé… Ce qui reste de mon sacrum se pose en équi­libre à l’arrière d’un scoo­ter aux pneus sous-gonflés (un euphé­misme) pour une dou­zaine de kilo­mètres de nids-de-poule. Je constate à la pre­mière inter­sec­tion que les freins sont quasi inexis­tants, il nous faut lou­voyer aux car­re­fours pour esqui­ver les pare-chocs. Une fois n’est pas cou­tume, j’apprécie de me trim­ba­ler en ville aussi tôt, avant que le tra­fic ne s’intensifie. Mon chauf­feur, Nyang Nyang, me dit avoir dix-huit ans (il en paraît quinze) et doit peser qua­rante kilos tout mouillé… Or il est sec ! Mon sac-à-dos de six kilos entre ses jambes sta­bi­lise légè­re­ment l’engin. Il me demande en per­ma­nence si je vais bien et, ce fai­sant, se déboîte sys­té­ma­ti­que­ment les cer­vi­cales pour m’offrir son sou­rire en oubliant la route… Nous tra­ver­sons l’agglomération et il me dépose à l’adresse vou­lue. Un bâti­ment lugubre au cœur de ce qui s’apparente à une ZUP à cet ins­tant où la clarté se fait dési­rer. Je véri­fie la dis­po­ni­bi­lité d’une chambre et je retourne voir Nyang Nyang qui insiste pour que je lui consacre trois minutes. Là, tu crois que t’es vrai­ment arrivé, t’es incon­tes­ta­ble­ment arrivé, mais t’es loin d’être cou­ché ! Le jeune veut que je fasse appel à lui pen­dant la durée de mon séjour et se lance dans d’interminables expli­ca­tions et mul­tiples pré­ci­sions sur les dif­fé­rents sites incon­tour­nables ainsi que les coins connus de lui seul (genre…), ses prix imbat­tables (genre…), la pos­si­bi­lité de faire fi grâce à lui et de lui seul du pass obli­ga­toire pour les étran­gers à l’entrée des sites (genre…). Bref, je refuse poli­ment ses ser­vices, lui indique que je suis fati­guée (à douze reprises), que je ne sais pas encore où j’ai envie d’aller (à cha­cune de ses res­pi­ra­tions) et décline ses pro­po­si­tions de rendez-vous pour me rendre dans les bleds envi­ron­nants qu’il me pointe (à mon grand désar­roi), un à un, sur la carte murale. En défi­ni­tive, c’est à sept heures du matin que je m’écroule et allonge enfin mon dos sur un mate­las.

Après une mal­heu­reuse sieste entre­cou­pée de réveils, je pars sillon­ner Mandalay. Je marche jusqu’à la nuit. J’observe, j’écoute, je res­pire, je goûte. J’essaie de trou­ver le bon rythme. Cette ville aux allures de bour­gade me plaît. J’échoue en début de soi­rée sur une mini chaise en plas­tique à trente cen­ti­mètres du sol, éprou­vant le besoin de sou­la­ger ma jambe vic­time d’une cru­ral­gie para­ly­sante un semestre plus tôt. Juste une pause. Suspendre mon che­mi­ne­ment pour atté­nuer le lan­ci­ne­ment du nerf et impo­ser, de concert, le repos à mon esprit. Les lieux s’y prêtent. Ressentir sim­ple­ment l’atmosphère. Immobile, je ne sais com­bien de temps s’écoule, puis je me remets en mou­ve­ment à la recherche du mar­ché noc­turne et de mon dîner. À l’angle d’un bar, je ren­contre Ucho, un Birman de cinquante-cinq ans qui tra­duit pour moi au ser­veur la bois­son dési­rée. Nous par­ta­geons la bou­teille en tâchant de faire connais­sance. Il se pré­sente comme un pro­fes­seur de comp­ta­bi­lité. Nous ne nous com­pre­nons guère dans l’anglais que nous bara­goui­nons. Lorsque je le ques­tionne sur ses éven­tuels enfants, il m’interroge sur la cor­rec­tion de mes lunettes, flatte ma cour­bure nasale et mon large cœur qu’il dit devi­ner… Ça doit être une tech­nique de drague locale… Si tu veux obte­nir les faveurs d’une Birmane, vante sa cour­bure nasale ! Après cet inter­mède que j’écourte, je choi­sis un autre éta­blis­se­ment et com­mande mon repas. Un couple d’Allemands y fait halte éga­le­ment et m’invite à sa table. J’y déguste les meilleurs dum­plings de ma vie accom­pa­gnés d’une sauce aci­du­lée par du gin­gembre et du citron vert rele­vée d’ail et de piment… Un pur régal ! Udde et Markus les goûtent et n’en reviennent pas. Nous ne résis­tons pas à la ten­ta­tion d’une seconde assiette. Nous papo­tons et je glane diverses infor­ma­tions pour la suite de mon par­cours puisqu’ils ter­minent le leur en reve­nant de Bagan et du lac Inle. Nous pas­sons un chouette moment à rire de nos anec­dotes res­pec­tives. Après avoir réglé la note et effec­tué quelques pas, nous nous sépa­rons à l’angle d’une rue. Je vais à gauche, ils vont à droite. Adieu. Bonne chance ! Je remonte l’avenue et regagne la gues­thouse. Il doit être vingt-trois heures. Je suis van­née. Douche et vau­trage.

Levé dif­fi­cile, je me ren­dors, me réveille, me ren­dors et me pré­lasse sur fond de cho­rale qui s’époumone. Allez, oust, debout ! J’achète mon billet pour Bagan avec un départ prévu le len­de­main et me dirige vers le Zegyo Market, un grand mar­ché autant ali­men­taire que ves­ti­men­taire que rudi­men­taire… Décapage des nasaux assuré ! Je clo­pine et m’imprègne dou­ce­ment. Je com­mence à me libé­rer de mes pré­oc­cu­pa­tions pari­siennes. J’ai coupé mon télé­phone il y a plu­sieurs jours. Je ne l’utilise géné­ra­le­ment pas et il géné­rait un atta­che­ment qu’il me faut rompre pour savou­rer mon voyage, mieux me lover au creux du pré­cieux nid qu’il repré­sente. Je ménage ma jambe inflam­mée et use moins mes semelles. J’hume chaque gar­gotte, me ras­sa­sie dans l’une d’elle de banh bao far­cis au pou­let et d’un chai curieux. Je remarque en fin de tasse un résidu de lait concen­tré sucré, pouah, écœu­rant ce chai ! Je pour­suis ma balade et retourne dîner au res­tau­rant de la veille. Des fried dum­plings pareils je n’en man­ge­rai sans doute pas de sitôt… Encore ! Le cui­si­nier lance son atti­rail. Un peu de patience me dit-il. Je bois un verre, j’observe les allées et venues de la rue avant qu’il dépose sous mon nez la dizaine de ravio­lis et la fameuse sauce. Au tiers de l’assiette, deux jeunes alle­mandes se plantent face à moi et me demandent si elles peuvent s’asseoir. Of course ! Je leur conseille vive­ment les dum­plings pour les­quels elles optent sans hési­ter. Elles étaient hier à Bangkok et vont prendre le train à quatre heures du matin. La blonde est allée en Chine, la brune en Inde, nous avons des des­ti­na­tions com­munes et matière à bavar­der. Nous réa­li­sons plus tard que la ter­rasse est rem­plie d’occidentaux qui se sont ins­tal­lés autour de nous sans que nous nous en aper­ce­vions. Un tou­riste motivé à manier ses baguettes aimante ses pairs, telle une confiance induite, les fried dum­plings cir­culent de table en table. Nous quit­tons nos sièges et nous nous orien­tons vers une artère prin­ci­pale puis nous nous sou­hai­tons bonne route. Elles vont à droite, je file tout droit. Je réa­lise après les avoir saluées que je ne connais pas leurs pré­noms. C’est ainsi, la com­mu­ni­ca­tion entre rou­tards ne suit pas néces­sai­re­ment les codes habi­tuels. Nous échan­geons rare­ment nos pré­noms, jamais ou de façon très excep­tion­nelle nos coor­don­nées, nous ne par­lons pas de nos métiers. En revanche, nous sommes géné­ra­le­ment inté­res­sés pour savoir d’où l’autre vient, où il va, par quel moyen il y va, com­bien de temps a-t-il mis pour venir, com­bien de temps compte-t-il mettre pour y aller, dans quelle auberge a-t-il cré­ché, à quel prix ? À peine ai-je songé à cela que j’ai retrouvé la chambre, la douche, le lit.

Le len­de­main, je saute dans un petit van local. Il emprunte une voie inac­ces­sible aux cars de tou­risme. Nous y croi­sons prin­ci­pa­le­ment des zébus, des car­rioles, des mou­tons, des chèvres, des ber­gers… Une route caillou­teuse, caho­teuse qui m’emporte assez pro­fon­dé­ment en moi pour que le spleen s’infiltre et m’étreigne… Une nos­tal­gie m’envahit alors que je réflé­chis à mes choix de vie et à la manière dont je m’extirpe de mes états dou­lou­reux. Cette impres­sion de man­quer par­fois une marche. Je vibre, m’emballe, m’inquiète de ne pas conte­nir mes élans afin de m’accorder à cette société de blin­dés, me pre­nant inci­dem­ment les pieds dans le tapis quand il ne se dérobe pas de lui-même en m’éjectant sur un fil instable où je me balance en équi­libre. S’essayer sans cesse au funam­bu­lisme… Ne pas chu­ter, ne pas chu­ter… Chut… Chuut… Chuuut… Interrompre mes pen­sées, ça tourne carré dans ma caboche ! Je me suis offert un billet d’avion pour le Myanmar sur un coup de tête, me déga­geant de mon quo­ti­dien morose et de ses ennuis. De quoi fina­le­ment bénir les aléas de la vie puisqu’ils me trans­portent en mode impro­visé sur ce conti­nent exo­tique. Plus Bagan approche et plus je remonte le fil de ma vie jusqu’à poser un pied sur ce sol chargé d’histoire et mon­ter dans une calèche en vue de déni­cher un logis pour cette étape qui s’annonce déca­lée, au ralenti. J’abandonne mon sac dans une chambre et je reprends le che­min de la calèche en sens inverse. Mes pas sont amor­tis par le sable et s’inscrivent au milieu d’empreintes de sabots, la pous­sière qui vole et tour­billonne s’incruste dans ma che­ve­lure en chas­sant mes idées grises. C’est dans une lumière vacillante qui filtre le temps et me trans­porte à une époque loin­taine, un siècle aux cou­leurs pas­sées, une dimen­sion à la cadence équine, que le soleil se couche sur Bagan comme s’il s’éteignait sur un monde fini, tout en lais­sant l’espérance poindre à tra­vers la per­cep­tion ambi­va­lente d’une tem­po­ra­lité brouillée par la recons­ti­tu­tion fac­tice d’une ère révo­lue, néan­moins por­teuse d’éternité grâce à l’inaltérabilité des valeurs sûres qui com­posent sa parade.

Frontière entre Bolivie et Chili via le col d’Hito Cajón

Après une ten­ta­tive de som­meil dans une cham­brette bien trop froide pour man­quer mon réveil, je boucle mon sac à quatre heures trente du matin à l’aide de ma fron­tale et m’engouffre dans le 4 x 4 par une tem­pé­ra­ture me don­nant juste envie de m’assommer (oui, par grand froid je m’assomme, c’est moins dou­lou­reux !). Le moteur du véhi­cule tourne déjà et le chauf­feur démarre immé­dia­te­ment. Je fais la route en com­pa­gnie d’une Barcelonaise et de deux sœurs japo­naises, ren­con­trées hier, au retour de mon cir­cuit de quatre jours, de Tupiza à Uyuni, à la décou­verte des pay­sages sen­sa­tion­nels du Sud Lípez. J’envisage, à la suite de mon cro­chet en vue d’aller m’émerveiller du désert d’Atacama au Chili, de reve­nir en par­tie sur mes pas, fran­chir encore la fron­tière, puis filer vers Potosí et La Paz. Aussi, je vais pro­ba­ble­ment tra­ver­ser trois fois ce désert boli­vien. Afin de pré­ser­ver mon éner­gie, mon temps et mon bud­get, j’ai trouvé à Uyuni une place dans cette auto qui me per­met, pour ce second pas­sage, de tra­cer et de ne comp­ter qu’une seule nuit sur cet iti­né­raire. C’est donc depuis Uyuni que nous rou­lons ensemble, mais c’est autour du dîner, servi la veille au refuge, que nous avons fait plus ample connais­sance. Nous voici à nou­veau dans le 4 x 4, à peine sor­ties de notre courte nuit, à hési­ter entre l’éveil et le som­meil, pelo­ton­nées sous nos couches d’alpaga. Mes trois com­pagnes rejoignent assez vite les bras de Morphée.

La nuit est noire et dense, la piste à peine visible s’enneige davan­tage au fil des kilo­mètres par­cou­rus. Notre guide se concentre. En quit­tant Uyuni, il nous a fait part de son manque d’expérience pour effec­tuer ce tra­jet. Les his­toires incroyables enten­dues durant mon pré­cé­dent tour de quatre jours affluent vers mon esprit embrumé. Ces cyclistes qui, après s’être éga­rés plu­sieurs jours par des tem­pé­ra­tures sibé­riennes, se seraient réfu­giés dans un hôtel de sel, seraient morts de froid pen­dant la nuit et han­te­raient à pré­sent les lieux… Ces jeunes chauf­feurs impru­dents, appâ­tés par l’argent de tou­ristes incons­cients sou­hai­tant péné­trer la zone, en dépit de la mau­vaise sai­son et de son cli­mat infer­nal et qui, débous­so­lés, au sens propre comme au figuré, se seraient per­dus éter­nel­le­ment… Cette contrée magique baigne dans une atmo­sphère sou­vent lunaire qui ren­force les cou­leurs don­nées aux his­toires trans­for­mées, pour cer­taines d’entre elles, en légendes et sacra­lise ce périple… Le silence règne et les minutes s’écoulent dans un espace-temps incer­tain. Je sors mon mp3 puis sélec­tionne l’album Toward the Within du groupe Dead Can Dance… Ambiance… Je me laisse ber­cer par les cahots et la musique une petite heure. Progressivement, une lumière bleu­tée s’installe, réchauf­fée par celle des phares. Doucement, le jour fait mine de se lever. Soudain, au détour d’un virage, le soleil qui révé­lait le bout de ses rayons, se mire, étin­ce­lant, dans les eaux de la Laguna Blanca qui ren­voie une réflexion quasi éblouis­sante.

Stop. Pause photo. Respirer, pro­fon­dé­ment, inten­sé­ment. M’imprégner la rétine, ordon­ner à mes neu­rones d’enregistrer les res­sen­tis éprou­vés en y asso­ciant le mor­ceau Sanvean qui se joue dans le creux de mes oreilles et ainsi, m’offrir du baume au cœur jusqu’à la fin de mes jours. Au bout, au loin, au-delà des som­mets boli­viens et de la région du Sud Lípez, d’éminents som­mets s’enchaînent, sauf que ceux-ci se situent der­rière la fron­tière, en ter­ri­toire chi­lien… Je sais d’ores et déjà, qu’à l’avenir, quand j’écouterai ce mor­ceau, je revi­vrai mon émo­tion, aux aurores, ins­pi­rant len­te­ment cet air d’une froi­dure inso­lente, frot­tant mes mains jointes dans l’espoir de les tem­pé­rer, les pieds ense­ve­lis sous la neige fraîche et moel­leuse, expi­rant de longs nuages vapo­reux, assu­rée de ne devoir être à aucun autre endroit du monde, à cet instant-là, que devant la Laguna Blanca.

Du refuge, il aura fallu trois tours de cadran pour arri­ver au bloc de béton des doua­niers qui signale la fron­tière du col d’Hito Cajón. La douane, sup­po­sée ouvrir une demi-heure plus tard, main­tien­dra cepen­dant son accès fermé tant que la neige ayant rendu les routes chi­liennes impra­ti­cables n’est pas déblayée. L’attente, au bout du compte, se pro­longe trois heures. De bon matin, à une alti­tude de quatre mille cinq cents mètres, sur ce sol balayé par les puis­santes rafales d’un vent réfri­gé­rant, elle s’avère rapi­de­ment gla­ciale. En l’absence de bâti­ment dans lequel nous abri­ter et face au désert envi­ron­nant, j’entreprends de me dégour­dir les jambes autour du bloc. Ça me laisse toute lati­tude pour m’interroger (sans tou­te­fois résoudre le mys­tère) sur ce qui me semble cru­cial au moment de la sur­gé­la­tion de mon cer­veau, à savoir la rai­son de la pré­sence d’autant de mouettes… Je regagne la voi­ture que le conduc­teur a entre­pris de net­toyer et constate que les filles qui sont res­tées dans l’habitacle, sans chauf­fage, en espé­rant avoir plus chaud, sont tran­sies de froid. Je papote un brin avec elles et m’apprête à res­sor­tir, pré­fé­rant mar­cher, bou­ger et res­pi­rer à l’air libre quand notre chauf­feur ouvre son coffre telle la caverne d’Ali Baba. Il déploie une table, sort deux ther­mos de thé et café, des gobe­lets, du sucre, des cuillères, du pain, des brioches, du beurre, de la mar­me­lade, du cho­co­lat et nous offre le récon­fort d’un véri­table petit-déjeuner. Se dégi­vrer en dégus­tant un savou­reux café boli­vien, s’en imbi­ber les papilles et gra­ver ce bon­heur afin de culti­ver les réma­nences ulté­rieures…

Peu à peu, des véhi­cules viennent se garer et nous deve­nons fina­le­ment nom­breux à consti­tuer une queue impro­bable, au milieu de nulle part, dan­sant d’un pied sur l’autre pour nous dége­ler en atten­dant d’obtenir, sur nos pas­se­ports, les pré­cieux tam­pons attes­tant notre sor­tie de Bolivie. Les miens enfin en poche, après avoir apporté de vagues réponses à l’agent bourru, enve­loppé dans un cos­tume aux allures sovié­tiques, qui me deman­dait, le regard en biais et les sour­cils fron­cés, vers où me menait mon voyage, je trans­fère mon sac et monte dans un bus. Sur les papiers dis­tri­bués par le chauf­feur, j’inscris mon nom, mon numéro de pas­se­port et coche les cases utiles au ser­vice de l’immigration chi­lienne en l’écoutant nous annon­cer la pré­sence du second contrôle, qui com­prend l’inspection de nos affaires, d’ici trois quarts d’heure. La navette pleine d’une tren­taine de per­sonnes et les der­niers sacs empi­lés, nous fran­chis­sons la fron­tière et filons en direc­tion de San Pedro de Atacama. Au fur et à mesure de la des­cente, la tem­pé­ra­ture aug­mente consi­dé­ra­ble­ment et j’ôte, une à une, mes pelures pour me pré­sen­ter, une cin­quan­taine de kilo­mètres plus loin et deux mille cents mètres plus bas, au nou­veau bureau de douane, suf­fo­quant de cha­leur sous mon seul tee-shirt.

Une doua­nière me pré­sente main­te­nant le papier que je dois signer qui sti­pule que je n’ai rien à décla­rer. Je le lis en m’efforçant de le tra­duire. Le deuxième chauf­feur nous a bien spé­ci­fié qu’indépendamment des armes, de la drogue, des psy­cho­tropes et de mul­tiples médi­ca­ments, la moindre pomme, comme les pro­duits d’origine végé­tale crus, sans aucune excep­tion, mais aussi par­fois ani­male, telle que la viande non cuite et sans os (étran­ge­ment, le jam­bon de pays venu exclu­si­ve­ment d’Espagne échappe à la règle), ainsi que les pro­duits conte­nant du miel, même s’il s’agit de cos­mé­tiques, les pro­duits lai­tiers non pas­teu­ri­sés et les semences, en pro­ve­nance de Bolivie ou d’ailleurs, sont stric­te­ment inter­dits au Chili. Par contre, l’alcool étant une drogue légale ne pose pas de pro­blème… Sur la der­nière por­tion du tra­jet, voyant mes com­pa­gnons de route s’empiffrer de leurs den­rées, j’ai glou­tonné ma banane et gri­gnoté, au cas où, mes bis­cuits, mais c’est seule­ment, alors que mon sac-à-dos glisse sous le scan, que je réa­lise que j’y ai laissé un pochon de feuilles de coca… Bah vi, je suis addict aux tisanes ! Ah mince, crotte de biquette qui pue le bouc… J’explique donc à la dame en bel uni­forme qui me prête une oreille fort atten­tive (dois-je le pré­ci­ser ?!), tapo­tant mes tempes afin d’appuyer mes pro­pos, que je les consomme pour lut­ter contre le soroche, soit le mal d’altitude. À mon grand éton­ne­ment, mal­gré toutes leurs res­tric­tions, étant donné la petite quan­tité que je trans­porte, elle se montre plu­tôt com­pré­hen­sive et, sans m’infliger d’amende, me laisse pas­ser en empor­tant mon pochon… ¡ Muchas gra­cias señora !

Désormais, il ne me reste qu’à décou­vrir, à la croi­sée de la Bolivie, du Chili et de l’Argentine, cette fabu­leuse ligne vol­ca­nique aux innom­brables tré­sors que consti­tue le mythique et si aride désert d’Atacama… ¡ Adelante !

Érables hypnotiques et flamboyants de Kyoto

Adolescente, absor­bée par la course des nuages depuis mes salles de classe (j’adorais les maths !) et mâchouillant mon crayon de bois, je rêvais d’escapades qué­bé­coises dans la pénin­sule du Labrador, au cœur des forêts d’érables constel­lées de lacs et de rivières. J’imaginais me bala­der tout sim­ple­ment avec mon canoë sous le bras (d’un pas léger) entre deux plans d’eau où j’aurais pêché mon dîner. Avant la tom­bée de la nuit, j’aurais recher­ché du bois sec (il n’aurait jamais plu) pour allu­mer le feu sur lequel, le soir venu, j’aurais fait griller mon pois­son d’une fraî­cheur abso­lue, ber­cée par le (loin­tain) hur­le­ment des loups. Consciente de mon igno­rance mal­gré l’imprudence propre à ma jeu­nesse, j’aurais fait appel à un guide local au bel accent chan­tant qui m’aurait ensei­gné avec drô­le­rie les rudi­ments pour sur­vivre en milieu natu­rel. Apprendre à dater l’empreinte d’une patte de grizzli afin de me mettre à l’abri des dan­gers de la vie sau­vage et à iden­ti­fier les dif­fé­rentes plantes comes­tibles, en vue d’agrémenter mes repas, m’inspirait davan­tage que les maths. Bah quoi ? Vous me trou­vez per­chée ? Il m’apparaît au contraire évident que les per­sonnes capables de vivre en osmose avec la nature sont dans le vrai.

Je suis en l’occurrence sévè­re­ment dis­tan­cée par ces aven­tu­rières et explo­ra­trices aux­quelles j’aurais aimé res­sem­bler. Je ne fais que me trans­por­ter d’un endroit à un autre en emprun­tant les moyens du tou­risme de masse, sou­cieuse d’un mini­mum de confort. Bien que ten­tée par les stages de sur­vie, j’ai très vite renoncé à cette idée car il ne me faut pas plus que juste un peu de froid pour me faire fuir ! Après une jour­née où mon visage, à peine visible sous mes deux bon­nets enca­pu­chon­nés, a été fouetté par le vent cin­glant des Andes, rien de mieux que de dis­pa­raître au fin fond de mon duvet mili­taire (par­fai­te­ment résis­tant au froid), sous une épaisse cou­ver­ture en laine, dans une chambre indi­vi­duelle chauf­fée, qui jouxte une salle de bain si pos­sible pri­vée… Aussi, j’admire ces femmes telles que la célèbre Alexandra David-Néel (avec laquelle j’ai tout de même en com­mun un épou­van­table carac­tère) ou la contem­po­raine Sarah Marquis, une ins­pi­ra­trice d’une trempe rare qui, seule, assure sa sur­vie dans des condi­tions extrêmes lors de ses expé­di­tions au long cours.

Je suis donc à des années-lumière du cran et de la condi­tion phy­sique de ces femmes. Quinze degrés sous zéro et je me sta­tu­fie (un point c’est tout). Néanmoins, cette bulle d’air inté­rieure, d’où j’applaudis leurs exploits, m’offre l’occasion d’échapper à l’ennui, voire de me pro­je­ter réel­le­ment en d’autres lieux de la pla­nète en créant des cir­cons­tances adap­tées à ma petite santé. Le seuil de la recherche du dépas­se­ment de mes limites, vous l’aurez com­pris, fri­sant le ridi­cule com­paré à ces grandes dames. Je me console ou plu­tôt me ras­sure en me rap­pe­lant qu’il est néces­saire d’avoir des idéaux éle­vés pour espé­rer en réa­li­ser un tiers… Et le hui­tième du quart du quart du quart du tiers (et ne venez pas m’embrouiller avec la sup­po­sée logique des frac­tions !) m’a per­mis de tra­ver­ser quelques pays, ce qui par­ti­cipe lar­ge­ment à mon bon­heur. Je ne suis et ne serai pas une Sarah Marquis mais je par­viens, à mon échelle, à me faire sacré­ment plai­sir.

J’en reviens au sujet, l’essence, la sève de ce pré­sent billet. Ce qui moti­vait par­ti­cu­liè­re­ment, à l’époque, mon envie de forêts qué­bé­coises était d’aller m’extasier sur la beauté des érables flam­boyants, au cœur de l’automne indien, près d’une cabane en bois, sur fond de Joe Dassin… Oui, je reviens de loin ! Pour situer cette fabu­leuse période où mes bagues den­taires asso­ciées à un casque noc­turne tor­tu­raient mes nuits en dévis­sant ma mâchoire, Véronique et Davina se déhan­chaient le dimanche matin vêtues de guêtres en tri­cot aux cou­leurs fusillant nos rétines et sti­mu­laient ma mère à s’assouplir le poi­gnet afin d’achever, au rythme des tou­touyou­tous, sa tâche de repas­sage heb­do­ma­daire. Là, vous devi­nez (ou ren­for­cez l’idée que vous en aviez) que je suis vieille !

Des années plus tard (à peine un bat­te­ment de cils au regard de celles qui se sont écou­lées depuis), col­lée à mon hublot, j’avais aperçu, de bien trop haut, ces larges éten­dues de forêts pique­tées de nom­breux points d’eau que j’attribuais, assez approxi­ma­ti­ve­ment, au Québec (sans les écrans actuels indi­quant la pro­gres­sion du vol, nous étions encore au bon vieux siècle der­nier). C’était un mois de novembre au retour d’une balade new-yorkaise qui sym­bo­li­sait mon pre­mier voyage hors d’Europe, effec­tué en com­pa­gnie de mon pre­mier grand amour. À l’heure où je couche ces lignes, vingt-sept ans se sont écou­lés (aïe !) et je n’ai tou­jours pas res­piré l’air de cette pro­vince cana­dienne que j’adorerais pour­tant décou­vrir, comme le reste du monde (en revanche, je tro­que­rais volon­tiers le fond musi­cal pré­cité contre le chant des piafs, his­toire d’être rac­cord avec le décor et de ne pas gâcher le moment). Heureusement, j’ai tou­te­fois été émer­veillée par les érables chers à mon cœur et tant dési­rés.

Dans mes choix de vie j’établis des prio­ri­tés. Il y a seize ans, en ce qui concer­nait le qua­drillage de la carte du monde, si je m’imaginais mou­rir sous peu, parce que mou­rir peut adve­nir à tout ins­tant et, auquel cas, si je ne devais plus visi­ter qu’un seul pays au monde, celui-ci était impé­ra­ti­ve­ment loca­lisé en Asie et le Japon se his­sait, simul­ta­né­ment, sur les trois marches du podium. Pour de mul­tiples rai­sons, le Japon s’imposait ! Jadis (…), se rendre au Japon flin­guait une épargne et quitte à effec­tuer le dépla­ce­ment, autant faire en sorte d’y assou­vir le maxi­mum d’envies (avec ce genre de cri­tère, on ne va sou­vent nulle part…). Une fois ces constats sur la table, il y avait deux prin­ci­pales sai­sons que je sou­hai­tais pri­vi­lé­gier, l’une étant l’automne avec sa magni­fique végé­ta­tion en flammes, la seconde étant le prin­temps avec ses géné­reux ceri­siers en fleurs. Accompagnée d’une amie qui rêvait éga­le­ment de décou­vrir ce pays pour des rai­sons que nous par­ta­gions, nous avons crevé nos bourses (avec un tel bud­get, je sillon­ne­rais aujourd’hui deux conti­nents). C’est donc fina­le­ment en direc­tion de Tokyo, avant l’arrivée du froid et de la neige, que nous nous diri­geâmes vers les érables. Entre les virées à Kamakura ou l’île de Sado au large de Niigata, c’est pré­ci­sé­ment à Kyoto et en par­ti­cu­lier dans les splen­dides jar­dins du Kinkaku-ji, autre­ment dit du fameux Pavillon d’or, où chaque brin de ver­dure est taillé avec une minu­tie stu­pé­fiante, que j’ai contem­plé, de fort près cette fois, hyp­no­ti­sée, ces superbes feuilles d’érables trans­per­cées par la douce lumière de novembre.

Escale à Hanoï ou comment se réjouir d’une capuche

En escale à Hanoï, je retrouve la zone de tran­sit quit­tée quelques mois plus tôt, grande comme trois mou­choirs de poche, que je vais arpen­ter en long, en large et en tra­vers pen­dant une dizaine d’heures. Oui, un vol long-courrier à bas coût com­prend sou­vent une longue escale. Qu’importe, j’ai le temps et cela per­met à mon men­tal (par­fois) en décé­lé­ra­tion de s’acheminer à la bonne vitesse vers ma pro­chaine des­ti­na­tion, d’effectuer la tran­si­tion d’un conti­nent à l’autre sans éprou­ver de court-circuit. Bien que dis­jonc­ter puisse s’associer à un paroxysme émo­tion­nel recher­ché lors d’un voyage, je laisse cela pour plus tard. De sur­croît, sachant que je res­sens les choses avec inten­sité sans, for­cé­ment, réunir d’incroyables condi­tions, il n’y a pas urgence à réa­li­ser cet impé­ra­tif vibra­toire pour éva­luer posi­ti­ve­ment mon périple tout juste entamé… Il est six heures du matin au Vietnam et mon orga­nisme est encore calé sur minuit. Une dou­teuse sagesse, compte tenu de son carac­tère aléa­toire, me dicte de lais­ser le temps au temps.

Avant le décol­lage d’un vol qui va impli­quer un chan­ge­ment de fuseau horaire impor­tant, je règle ma montre sur l’heure qui cor­res­pond à ma des­ti­na­tion, ceci afin d’envoyer à mes pauvres neu­rones quel­que­fois azi­mu­tés, l’information qui, selon ce que j’ai lu, leur per­met­trait de s’accommoder plus faci­le­ment du déca­lage à l’arrivée. Je ne sau­rais trop dire si cela fonc­tionne, mais à ne rien y perdre, je ne m’empêche pas d’essayer. Après un long tra­jet, je suis quoi qu’il en soit fati­guée. Par ailleurs, érein­tée par le voyage en classe éco­no­mique, assise trop long­temps sur un siège dont les degrés d’inclinaison conviennent si peu à mes lom­baires, mon dos réclame un sou­la­ge­ment que je cherche à lui four­nir sans tar­der. Le seul divan sur lequel je peux m’allonger après mon vol de onze heures se situe au fond d’un bar. Après avoir com­mandé une bois­son chaude, je me déchausse, m’installe et tente de m’assoupir un brin mal­gré la cli­ma­ti­sa­tion réglée sur un petit qua­torze degrés qui souffle à plein régime et m’offre la superbe occa­sion de me réjouir de la capuche de mon sweat. Détail qui avait déter­miné mon choix dans l’achat de ce simple gilet quand, en pré­vi­sion de mes ran­don­nées en alti­tude dans les mon­tagnes chi­noises, j’avais eu besoin d’un com­plé­ment à la polaire habi­tuelle que j’emporte. Détail que je sou­ligne avec insis­tance, car même s’il semble ici évident, il avait repré­senté pour moi, en vou­lant col­ler à mon trous­seau idéal com­bi­nant un poids mini­mum pour un maxi­mum de poly­va­lence, deux bonnes heures d’errance dans les rayons de Décathlon… D’accord, je l’admets, trois heures de réflexion maxi­male si je cumule avec le choix des chaus­settes à la fois pro­tec­trices, confor­tables et adap­tées au cli­mat tro­pi­cal… Aussi, grâce à cette cli­ma­ti­sa­tion que je mau­di­rais en d’autres occa­sions, je me réjouis de ce judi­cieux choix de sweat à capuche ! Je sais, ma psy­ché pré­sente une struc­ture qui, à défaut d’être éven­tuel­le­ment ori­gi­nale ou inté­res­sante, pour­rait être sujette à com­pa­rai­son avec celle d’un psy­cho­pathe…

En atten­dant LA thèse sur cette com­pa­rai­son (merci au cri­mi­no­logue qui lira ces lignes), le haut-parleur crache ses watts incom­pré­hen­sibles satu­rant l’espace sonore et empêche, de mon point de vue du moins, tout assou­pis­se­ment. Je finis donc par me rele­ver et je tra­verse la zone de tran­sit une ving­taine de fois, relan­çant la cir­cu­la­tion san­guine de mes jambes pres­su­ri­sée lors du pré­cé­dent vol. Je me requinque ensuite en dégus­tant un phó, l’incontournable soupe viet­na­mienne. Assise devant mon bol et face à la vitre sur­plom­bant le tar­mac, j’observe le petit camion trac­tant le gros avion. Les véhi­cules qui cir­culent dans tous les sens res­semblent à des jouets Kinder à côté des gros engins. Après mon absorp­tion d’une durée indé­ter­mi­née par ces scènes se jouant der­rière mon bol de nouilles, je pars véri­fier sur le pan­neau d’affichage que le second vol sup­posé m’emmener au Myanmar est à l’heure. J’y croise un trou­peau de Vietnamiens d’un âge incer­tain, pour ne pas dire d’un cer­tain âge, qui déboule sous mon nez, d’une taille moyenne d’un mètre quarante-deux, l’allure agile et le timbre nasal, cha­cun vissé d’une cas­quette vive­ment colo­rée. Auprès d’eux, des images sai­sis­santes de mon avant-dernier voyage me reviennent en vrac et je déroule de la bobine de mes sou­ve­nirs cer­tains moments forts vécus dans leur pays, le Vietnam ayant été un véri­table coup de cœur. J’ai encore quelques heures à com­bler, longues à égre­ner les secondes… Assez pour replon­ger plu­sieurs mois en arrière.

Ce temps écoulé, voici (enfin) venu celui de mon­ter dans le deuxième avion qui se trouve être au tiers rem­pli. Nous sur­vo­lons le Laos et ses mon­tagnes aux crêtes acé­rées recou­vertes de jungle autour des­quelles ser­pente le Mékong. Nous sommes tous glués à notre hublot dans un silence qui en dit long, abso­lu­ment éblouis par ce pay­sage qui nous est offert dans le soleil cou­chant. Les hôtesses, pour­tant habi­tuées à ce tra­jet, sont tout autant aiman­tées par cette vision et ne dérangent per­sonne dans cette contem­pla­tion. Briser cet ins­tant serait un sacri­lège. Pas un bruis­se­ment. Pas un mou­ve­ment. Juste un res­senti mas­sif par­tagé qui s’exprime par de larges sou­rires. Rien d’autre que des sou­rires. Quand bien même les mots vien­draient à ne pas man­quer, ils gâche­raient inévi­ta­ble­ment cette magie qui sus­pend notre souffle. Mon voyage, alors, je crois, com­mence véri­ta­ble­ment.

Vibrations juvéniles (curieusement) persistantes

En fou­lant du sabot les cailloux du désert d’Atacama impac­tés par les orages, mon esprit divague et me ramène des décen­nies en arrière quand, ense­ve­lie sous ma couette trans­for­mée en tente et chaus­sée d’une double mon­ture de lunettes ornée d’ampoules minia­tures, je bou­lot­tais avi­de­ment les bou­quins d’Évelyne Coquet, la pre­mière à nour­rir mes rêves d’évasion (indé­pen­dam­ment d’un contexte quelque peu tendu qui ne pou­vait qu’inspirer la fuite…). Parce que Paris-Jérusalem à che­val ça ne s’improvise pas. Pas plus que de tra­ver­ser l’Écosse, un ber­ceau sur un che­val avec son fils de cinq mois. Je remer­cie cette femme pas­sion­née et déter­mi­née, cer­taines vibra­tions juvé­niles nous imprègnent et nous portent loin, long­temps, devant.

Nous vivons par­fois des rup­tures sur nos che­mins de vie semés d’embûches et de si nom­breux virages à négo­cier, nous emprun­tons des direc­tions que nous consi­dé­rons, a priori, quel­que­fois du moins, à mille lieues de nos pre­mières ins­pi­ra­tions, mais nous appre­nons.

Si nous per­dons des fois le sens de nos déci­sions, la vie se charge de nous rap­pe­ler où se situe le cap qui nous per­met de ne pas déri­ver, ceci pour nous réa­li­ser. Il arrive que nous nous sen­tions en échec, mais nous choi­sis­sons, tou­jours, d’une manière ou d’une autre, notre voie et celle qui nous fait perdre nous fait bien sou­vent aussi gagner… Il se trouve que je ne crois pas au hasard. Une vibra­tion juvé­nile là encore, en lien avec une cer­taine phi­lo­so­phie de vie. Bref…

Indépendamment de nos erreurs et de nos (par­fois vastes) détours, le cap que nous avions délaissé se pointe à nou­veau à l’horizon et nous pei­nons à y croire en ce moment impro­bable où nous ramons, la tête dans le gui­don, loin de nos envies. Mais, mais, mais… D’un coup, d’un seul, nous voici à nou­veau sur la bonne ligne. Celle-ci étant celle sur laquelle nous nous ali­gnons, de tout notre être, pro­fon­dé­ment, plei­ne­ment, indu­bi­ta­ble­ment et nous avan­çons droit devant sans hési­ta­tion. Nous retrou­vons ce qui nous anime, nous fait vibrer en nous appor­tant le sens duquel émanent séré­nité et joie. Nous reve­nons sur nos rails, ce qui consti­tue notre colonne ver­té­brale, l’alignement, encore… En soi, de soi à soi… Et puis aussi, bien sûr, vis-à-vis des autres et du monde dans lequel nous évo­luons, ceci étant vague­ment lié à cela…

Il y a des vic­toires qui s’arrachent, pour les­quelles le com­bat est rude et labo­rieux, alors qu’une fois les vic­toires obte­nues, nous nous ren­dons compte, a pos­te­riori, que les choses étaient plu­tôt simples. Finalement, ne nous compliquerions-nous pas un poil les choses ? Bon, certes, je foca­lise sur mon fonc­tion­ne­ment mais mon petit doigt me dit que je ne suis pas la seule… Hum ? Il est impos­sible, pro­ba­ble­ment (encore que nous ne soyons pas tous consti­tués de la même manière), d’éviter les ques­tion­ne­ments et les batailles inté­rieurs qui m’apparaissent inhé­rents à notre condi­tion de petits bons­hommes sur ce petit bout de terre. Petit bout de terre que j’aime en l’occurrence par­cou­rir. Mais il est par­fois simple de répondre à un besoin. Encore faut-il le défi­nir. Soin que nous ne pre­nons pas tou­jours et qui fait que nous tour­nons en rond. En ce qui me concerne cela m’a d’ailleurs menée à une forme d’immobilisme, donc, revenons-en à nos mou­tons.

Les vastes espaces m’appellent. Je n’y fais rien d’extraordinaire, non, je les contemple et je me nour­ris de la sen­sa­tion qu’ils me pro­curent. En gros, j’aime prendre des bus pour­ris et voir défi­ler le monde… C’est ainsi et je me donne les moyens de réa­li­ser ces balades qui me mettent en joie, une joie pas si évi­dente à géné­rer sur cette pla­nète. C’est par consé­quent une grande chance même si, pour y par­ve­nir, il y a une mon­tagne d’autres choses que je ne fais pas. J’effectue mes choix. Je m’offre la chance d’éprouver la vibra­tion qui donne du sens à ma vie. Celle qui me per­met de cocher la case la plus essen­tielle.

Le verbe qui défi­nit le mieux ce qui est impor­tant pour moi est le verbe vibrer. Qu’est-ce que la vie sans vibra­tion ? Pour moi, rien que pour moi, mais peut-être aussi pour quelques autres, vibrer est juste fon­da­men­tal. Il ne faut pas for­cé­ment réunir des condi­tions excep­tion­nelles pour cela, mais être en accord avec soi, ça aide un peu. Alors je prends des bus pour­ris et me trim­bale d’une route à l’autre. J’ai juste rem­pli de presque rien un sac afin de ne pas m’encombrer de l’inutile qui m’éloignerait de l’essentiel. Rien d’extraordinaire je vous dis. J’aime voya­ger seule et être au plus près de ce que je res­sens, tout comme j’aime écrire, un plai­sir des plus soli­taires qui par­ti­cipe éga­le­ment à cette plon­gée inté­rieure.

Je vais ainsi, seule, au-delà de peurs que je n’imaginais pas devoir com­battre tant que je n’imaginais pas me retrou­ver dans telle situa­tion ou telle autre. Situation qui fina­le­ment n’est pas un drame. Bah oui, même seule, à l’autre bout du monde. Aussi, ces peurs changent, évo­luent. Oui, tout est en constant mou­ve­ment et mes peurs d’hier ne sont pas celles d’aujourd’hui, ren­for­çant d’autant ma confiance en la vie et au sens que je donne aux évé­ne­ments aux­quels je suis confron­tée. Ce qui compte est de res­sen­tir (et ce n’est pas rien) cette joie due à la vibra­tion cau­sée par cette réso­nance évi­dente avec ce que je suis et je m’arrange pour mettre cela en œuvre. Je fais un sac puis un autre… J’examine une carte puis une autre… J’ai tendu le pouce fort jeune au bord des routes en tra­ver­sant une petite quin­zaine de fois mon pays. Aujourd’hui je vais un peu plus loin, le monde ayant d’ailleurs changé depuis, cela est plus facile, mais la démarche est iden­tique.

Un de mes grands regrets, au seuil de fran­chir le pas qui me fera quit­ter cette vie (parce que si nous n’avons pas beau­coup de cer­ti­tudes, cer­taines ne peuvent être élu­dées et oui, nous mour­rons) serait, inévi­ta­ble­ment, de ne pas avoir vu à quoi res­semble un peu le monde.

Et vous ? Quel serait votre plus grand regret ?

error: Contenu protégé !
lectus id ante. venenatis, amet, eget