Érables hypnotiques et flamboyants de Kyoto

31 décembre 2017 | Flâneries | 0 com­men­taires

Adolescente, absor­bée par la course des nuages depuis mes salles de classe (j’adorais les maths !) et mâchouillant mon crayon de bois, je rêvais d’escapades qué­bé­coises dans la pénin­sule du Labrador, au cœur des forêts d’érables constel­lées de lacs et de rivières. J’imaginais me bala­der tout sim­ple­ment avec mon canoë sous le bras (d’un pas léger) entre deux plans d’eau où j’aurais pêché mon dîner. Avant la tom­bée de la nuit, j’aurais recher­ché du bois sec (il n’aurait jamais plu) pour allu­mer le feu sur lequel, le soir venu, j’aurais fait griller mon pois­son d’une fraî­cheur abso­lue, ber­cée par le (loin­tain) hur­le­ment des loups. Consciente de mon igno­rance mal­gré l’imprudence propre à ma jeu­nesse, j’aurais fait appel à un guide local au bel accent chan­tant qui m’aurait ensei­gné avec drô­le­rie les rudi­ments pour sur­vivre en milieu natu­rel. Apprendre à dater l’empreinte d’une patte de grizzli afin de me mettre à l’abri des dan­gers de la vie sau­vage et à iden­ti­fier les dif­fé­rentes plantes comes­tibles, en vue d’agrémenter mes repas, m’inspirait davan­tage que les maths. Bah quoi ? Vous me trou­vez per­chée ? Il m’apparaît au contraire évident que les per­sonnes capables de vivre en osmose avec la nature sont dans le vrai.

Je suis en l’occurrence sévè­re­ment dis­tan­cée par ces aven­tu­rières et explo­ra­trices aux­quelles j’aurais aimé res­sem­bler. Je ne fais que me trans­por­ter d’un endroit à un autre en emprun­tant les moyens du tou­risme de masse, sou­cieuse d’un mini­mum de confort. Bien que ten­tée par les stages de sur­vie, j’ai très vite renoncé à cette idée car il ne me faut pas plus que juste un peu de froid pour me faire fuir ! Après une jour­née où mon visage, à peine visible sous mes deux bon­nets enca­pu­chon­nés, a été fouetté par le vent cin­glant des Andes, rien de mieux que de dis­pa­raître au fin fond de mon duvet mili­taire (par­fai­te­ment résis­tant au froid), sous une épaisse cou­ver­ture en laine, dans une chambre indi­vi­duelle chauf­fée, qui jouxte une salle de bain si pos­sible pri­vée… Aussi, j’admire ces femmes telles que la célèbre Alexandra David-Néel (avec laquelle j’ai tout de même en com­mun un épou­van­table carac­tère) ou la contem­po­raine Sarah Marquis, une ins­pi­ra­trice d’une trempe rare qui, seule, assure sa sur­vie dans des condi­tions extrêmes lors de ses expé­di­tions au long cours.

Je suis donc à des années-lumière du cran et de la condi­tion phy­sique de ces femmes. Quinze degrés sous zéro et je me sta­tu­fie (un point c’est tout). Néanmoins, cette bulle d’air inté­rieure, d’où j’applaudis leurs exploits, m’offre l’occasion d’échapper à l’ennui, voire de me pro­je­ter réel­le­ment en d’autres lieux de la pla­nète en créant des cir­cons­tances adap­tées à ma petite santé. Le seuil de la recherche du dépas­se­ment de mes limites, vous l’aurez com­pris, fri­sant le ridi­cule com­paré à ces grandes dames. Je me console ou plu­tôt me ras­sure en me rap­pe­lant qu’il est néces­saire d’avoir des idéaux éle­vés pour espé­rer en réa­li­ser un tiers… Et le hui­tième du quart du quart du quart du tiers (et ne venez pas m’embrouiller avec la sup­po­sée logique des frac­tions !) m’a per­mis de tra­ver­ser quelques pays, ce qui par­ti­cipe lar­ge­ment à mon bon­heur. Je ne suis et ne serai pas une Sarah Marquis mais je par­viens, à mon échelle, à me faire sacré­ment plai­sir.

J’en reviens au sujet, l’essence, la sève de ce pré­sent billet. Ce qui moti­vait par­ti­cu­liè­re­ment, à l’époque, mon envie de forêts qué­bé­coises était d’aller m’extasier sur la beauté des érables flam­boyants, au cœur de l’automne indien, près d’une cabane en bois, sur fond de Joe Dassin… Oui, je reviens de loin ! Pour situer cette fabu­leuse période où mes bagues den­taires asso­ciées à un casque noc­turne tor­tu­raient mes nuits en dévis­sant ma mâchoire, Véronique et Davina se déhan­chaient le dimanche matin vêtues de guêtres en tri­cot aux cou­leurs fusillant nos rétines et sti­mu­laient ma mère à s’assouplir le poi­gnet afin d’achever, au rythme des tou­touyou­tous, sa tâche de repas­sage heb­do­ma­daire. Là, vous devi­nez (ou ren­for­cez l’idée que vous en aviez) que je suis vieille !

Des années plus tard (à peine un bat­te­ment de cils au regard de celles qui se sont écou­lées depuis), col­lée à mon hublot, j’avais aperçu, de bien trop haut, ces larges éten­dues de forêts pique­tées de nom­breux points d’eau que j’attribuais, assez approxi­ma­ti­ve­ment, au Québec (sans les écrans actuels indi­quant la pro­gres­sion du vol, nous étions encore au bon vieux siècle der­nier). C’était un mois de novembre au retour d’une balade new-yorkaise qui sym­bo­li­sait mon pre­mier voyage hors d’Europe, effec­tué en com­pa­gnie de mon pre­mier grand amour. À l’heure où je couche ces lignes, vingt-sept ans se sont écou­lés (aïe !) et je n’ai tou­jours pas res­piré l’air de cette pro­vince cana­dienne que j’adorerais pour­tant décou­vrir, comme le reste du monde (en revanche, je tro­que­rais volon­tiers le fond musi­cal pré­cité contre le chant des piafs, his­toire d’être rac­cord avec le décor et de ne pas gâcher le moment). Heureusement, j’ai tou­te­fois été émer­veillée par les érables chers à mon cœur et tant dési­rés.

Dans mes choix de vie j’établis des prio­ri­tés. Il y a seize ans, en ce qui concer­nait le qua­drillage de la carte du monde, si je m’imaginais mou­rir sous peu, parce que mou­rir peut adve­nir à tout ins­tant et, auquel cas, si je ne devais plus visi­ter qu’un seul pays au monde, celui-ci était impé­ra­ti­ve­ment loca­lisé en Asie et le Japon se his­sait, simul­ta­né­ment, sur les trois marches du podium. Pour de mul­tiples rai­sons, le Japon s’imposait ! Jadis (…), se rendre au Japon flin­guait une épargne et quitte à effec­tuer le dépla­ce­ment, autant faire en sorte d’y assou­vir le maxi­mum d’envies (avec ce genre de cri­tère, on ne va sou­vent nulle part…). Une fois ces constats sur la table, il y avait deux prin­ci­pales sai­sons que je sou­hai­tais pri­vi­lé­gier, l’une étant l’automne avec sa magni­fique végé­ta­tion en flammes, la seconde étant le prin­temps avec ses géné­reux ceri­siers en fleurs. Accompagnée d’une amie qui rêvait éga­le­ment de décou­vrir ce pays pour des rai­sons que nous par­ta­gions, nous avons crevé nos bourses (avec un tel bud­get, je sillon­ne­rais aujourd’hui deux conti­nents). C’est donc fina­le­ment en direc­tion de Tokyo, avant l’arrivée du froid et de la neige, que nous nous diri­geâmes vers les érables. Entre les virées à Kamakura ou l’île de Sado au large de Niigata, c’est pré­ci­sé­ment à Kyoto et en par­ti­cu­lier dans les splen­dides jar­dins du Kinkaku-ji, autre­ment dit du fameux Pavillon d’or, où chaque brin de ver­dure est taillé avec une minu­tie stu­pé­fiante, que j’ai contem­plé, de fort près cette fois, hyp­no­ti­sée, ces superbes feuilles d’érables trans­per­cées par la douce lumière de novembre.

error: Contenu protégé !
elit. felis ultricies risus. Phasellus at non dictum lectus Lorem amet, sit