Frontière entre Bolivie et Chili via le col d’Hito Cajón

13 jan­vier 2018 | Flâneries | 0 com­men­taires

Après une ten­ta­tive de som­meil dans une cham­brette bien trop froide pour man­quer mon réveil, je boucle mon sac à quatre heures trente du matin à l’aide de ma fron­tale et m’engouffre dans le 4 x 4 par une tem­pé­ra­ture me don­nant juste envie de m’assommer (oui, par grand froid je m’assomme, c’est moins dou­lou­reux !). Le moteur du véhi­cule tourne déjà et le chauf­feur démarre immé­dia­te­ment. Je fais la route en com­pa­gnie d’une Barcelonaise et de deux sœurs japo­naises, ren­con­trées hier, au retour de mon cir­cuit de quatre jours, de Tupiza à Uyuni, à la décou­verte des pay­sages sen­sa­tion­nels du Sud Lípez. J’envisage, à la suite de mon cro­chet en vue d’aller m’émerveiller du désert d’Atacama au Chili, de reve­nir en par­tie sur mes pas, fran­chir encore la fron­tière, puis filer vers Potosí et La Paz. Aussi, je vais pro­ba­ble­ment tra­ver­ser trois fois ce désert boli­vien. Afin de pré­ser­ver mon éner­gie, mon temps et mon bud­get, j’ai trouvé à Uyuni une place dans cette auto qui me per­met, pour ce second pas­sage, de tra­cer et de ne comp­ter qu’une seule nuit sur cet iti­né­raire. C’est donc depuis Uyuni que nous rou­lons ensemble, mais c’est autour du dîner, servi la veille au refuge, que nous avons fait plus ample connais­sance. Nous voici à nou­veau dans le 4 x 4, à peine sor­ties de notre courte nuit, à hési­ter entre l’éveil et le som­meil, pelo­ton­nées sous nos couches d’alpaga. Mes trois com­pagnes rejoignent assez vite les bras de Morphée.

La nuit est noire et dense, la piste à peine visible s’enneige davan­tage au fil des kilo­mètres par­cou­rus. Notre guide se concentre. En quit­tant Uyuni, il nous a fait part de son manque d’expérience pour effec­tuer ce tra­jet. Les his­toires incroyables enten­dues durant mon pré­cé­dent tour de quatre jours affluent vers mon esprit embrumé. Ces cyclistes qui, après s’être éga­rés plu­sieurs jours par des tem­pé­ra­tures sibé­riennes, se seraient réfu­giés dans un hôtel de sel, seraient morts de froid pen­dant la nuit et han­te­raient à pré­sent les lieux… Ces jeunes chauf­feurs impru­dents, appâ­tés par l’argent de tou­ristes incons­cients sou­hai­tant péné­trer la zone, en dépit de la mau­vaise sai­son et de son cli­mat infer­nal et qui, débous­so­lés, au sens propre comme au figuré, se seraient per­dus éter­nel­le­ment… Cette contrée magique baigne dans une atmo­sphère sou­vent lunaire qui ren­force les cou­leurs don­nées aux his­toires trans­for­mées, pour cer­taines d’entre elles, en légendes et sacra­lise ce périple… Le silence règne et les minutes s’écoulent dans un espace‐temps incer­tain. Je sors mon mp3 puis sélec­tionne l’album Toward the Within du groupe Dead Can Dance… Ambiance… Je me laisse ber­cer par les cahots et la musique une petite heure. Progressivement, une lumière bleu­tée s’installe, réchauf­fée par celle des phares. Doucement, le jour fait mine de se lever. Soudain, au détour d’un virage, le soleil qui révé­lait le bout de ses rayons, se mire, étin­ce­lant, dans les eaux de la Laguna Blanca qui ren­voie une réflexion quasi éblouis­sante.

Stop. Pause photo. Respirer, pro­fon­dé­ment, inten­sé­ment. M’imprégner la rétine, ordon­ner à mes neu­rones d’enregistrer les res­sen­tis éprou­vés en y asso­ciant le mor­ceau Sanvean qui se joue dans le creux de mes oreilles et ainsi, m’offrir du baume au cœur jusqu’à la fin de mes jours. Au bout, au loin, au‐delà des som­mets boli­viens et de la région du Sud Lípez, d’éminents som­mets s’enchaînent, sauf que ceux‐ci se situent der­rière la fron­tière, en ter­ri­toire chi­lien… Je sais d’ores et déjà, qu’à l’avenir, quand j’écouterai ce mor­ceau, je revi­vrai mon émo­tion, aux aurores, ins­pi­rant len­te­ment cet air d’une froi­dure inso­lente, frot­tant mes mains jointes dans l’espoir de les tem­pé­rer, les pieds ense­ve­lis sous la neige fraîche et moel­leuse, expi­rant de longs nuages vapo­reux, assu­rée de ne devoir être à aucun autre endroit du monde, à cet instant‐là, que devant la Laguna Blanca.

Du refuge, il aura fallu trois tours de cadran pour arri­ver au bloc de béton des doua­niers qui signale la fron­tière du col d’Hito Cajón. La douane, sup­po­sée ouvrir une demi‐heure plus tard, main­tien­dra cepen­dant son accès fermé tant que la neige ayant rendu les routes chi­liennes impra­ti­cables n’est pas déblayée. L’attente, au bout du compte, se pro­longe trois heures. De bon matin, à une alti­tude de quatre mille cinq cents mètres, sur ce sol balayé par les puis­santes rafales d’un vent réfri­gé­rant, elle s’avère rapi­de­ment gla­ciale. En l’absence de bâti­ment dans lequel nous abri­ter et face au désert envi­ron­nant, j’entreprends de me dégour­dir les jambes autour du bloc. Ça me laisse toute lati­tude pour m’interroger (sans tou­te­fois résoudre le mys­tère) sur ce qui me semble cru­cial au moment de la sur­gé­la­tion de mon cer­veau, à savoir la rai­son de la pré­sence d’autant de mouettes… Je regagne la voi­ture que le conduc­teur a entre­pris de net­toyer et constate que les filles qui sont res­tées dans l’habitacle, sans chauf­fage, en espé­rant avoir plus chaud, sont tran­sies de froid. Je papote un brin avec elles et m’apprête à res­sor­tir, pré­fé­rant mar­cher, bou­ger et res­pi­rer à l’air libre quand notre chauf­feur ouvre son coffre telle la caverne d’Ali Baba. Il déploie une table, sort deux ther­mos de thé et café, des gobe­lets, du sucre, des cuillères, du pain, des brioches, du beurre, de la mar­me­lade, du cho­co­lat et nous offre le récon­fort d’un véri­table petit‐déjeuner. Se dégi­vrer en dégus­tant un savou­reux café boli­vien, s’en imbi­ber les papilles et gra­ver ce bon­heur afin de culti­ver les réma­nences ulté­rieures…

Peu à peu, des véhi­cules viennent se garer et nous deve­nons fina­le­ment nom­breux à consti­tuer une queue impro­bable, au milieu de nulle part, dan­sant d’un pied sur l’autre pour nous dége­ler en atten­dant d’obtenir, sur nos pas­se­ports, les pré­cieux tam­pons attes­tant notre sor­tie de Bolivie. Les miens enfin en poche, après avoir apporté de vagues réponses à l’agent bourru, enve­loppé dans un cos­tume aux allures sovié­tiques, qui me deman­dait, le regard en biais et les sour­cils fron­cés, vers où me menait mon voyage, je trans­fère mon sac et monte dans un bus. Sur les papiers dis­tri­bués par le chauf­feur, j’inscris mon nom, mon numéro de pas­se­port et coche les cases utiles au ser­vice de l’immigration chi­lienne en l’écoutant nous annon­cer la pré­sence du second contrôle, qui com­prend l’inspection de nos affaires, d’ici trois quarts d’heure. La navette pleine d’une tren­taine de per­sonnes et les der­niers sacs empi­lés, nous fran­chis­sons la fron­tière et filons en direc­tion de San Pedro de Atacama. Au fur et à mesure de la des­cente, la tem­pé­ra­ture aug­mente consi­dé­ra­ble­ment et j’ôte, une à une, mes pelures pour me pré­sen­ter, une cin­quan­taine de kilo­mètres plus loin et deux mille cents mètres plus bas, au nou­veau bureau de douane, suf­fo­quant de cha­leur sous mon seul tee‐shirt.

Une doua­nière me pré­sente main­te­nant le papier que je dois signer qui sti­pule que je n’ai rien à décla­rer. Je le lis en m’efforçant de le tra­duire. Le deuxième chauf­feur nous a bien spé­ci­fié qu’indépendamment des armes, de la drogue, des psy­cho­tropes et de mul­tiples médi­ca­ments, la moindre pomme, comme les pro­duits d’origine végé­tale crus, sans aucune excep­tion, mais aussi par­fois ani­male, telle que la viande non cuite et sans os (étran­ge­ment, le jam­bon de pays venu exclu­si­ve­ment d’Espagne échappe à la règle), ainsi que les pro­duits conte­nant du miel, même s’il s’agit de cos­mé­tiques, les pro­duits lai­tiers non pas­teu­ri­sés et les semences, en pro­ve­nance de Bolivie ou d’ailleurs, sont stric­te­ment inter­dits au Chili. Par contre, l’alcool étant une drogue légale ne pose pas de pro­blème… Sur la der­nière por­tion du tra­jet, voyant mes com­pa­gnons de route s’empiffrer de leurs den­rées, j’ai glou­tonné ma banane et gri­gnoté, au cas où, mes bis­cuits, mais c’est seule­ment, alors que mon sac‐à‐dos glisse sous le scan, que je réa­lise que j’y ai laissé un pochon de feuilles de coca… Bah vi, je suis addict aux tisanes ! Ah mince, crotte de biquette qui pue le bouc… J’explique donc à la dame en bel uni­forme qui me prête une oreille fort atten­tive (dois‐je le pré­ci­ser ?!), tapo­tant mes tempes afin d’appuyer mes pro­pos, que je les consomme pour lut­ter contre le soroche, soit le mal d’altitude. À mon grand éton­ne­ment, mal­gré toutes leurs res­tric­tions, étant donné la petite quan­tité que je trans­porte, elle se montre plu­tôt com­pré­hen­sive et, sans m’infliger d’amende, me laisse pas­ser en empor­tant mon pochon… ¡ Muchas gra­cias señora !

Désormais, il ne me reste qu’à décou­vrir, à la croi­sée de la Bolivie, du Chili et de l’Argentine, cette fabu­leuse ligne vol­ca­nique aux innom­brables tré­sors que consti­tue le mythique et si aride désert d’Atacama… ¡ Adelante !

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