Pirouette temporelle au Myanmar

30 jan­vier 2018 | Flâneries | 0 com­men­taires

Je quitte Yangon ce soir. Deux heures de mini­van m’amènent, dans un pre­mier temps, au ter­mi­nal excen­tré. Un bus de nuit me conduira ensuite à Mandalay que je suis sup­po­sée rejoindre avant l’aube. Afin de ne pas me trom­per de véhi­cule lors des pauses, sur les conseils du récep­tion­niste de l’hôtel où j’ai acheté mon billet et qui m’a ins­crit une tra­duc­tion, je note la cor­res­pon­dance en chiffres arabes du numéro de la plaque d’immatriculation et je prends la pré­cau­tion d’une photo. Il est dif­fi­cile de dis­tin­guer les bus iden­tiques d’une même com­pa­gnie qui peuvent, inopi­né­ment, chan­ger d’emplacement au cours d’un arrêt et l’alphabet bir­man étant ce qu’il est, je suis inca­pable de mémo­ri­ser les détails qui déter­minent les dif­fé­rences. En gros, les lettres s’enroulent sur la base d’un o plus ou moins ouvert et s’enchaînent dans un sys­tème de boucles for­mant des lignes très réus­sies, d’une par­faite ron­deur, où se confondent l’élégance et l’harmonie à défaut d’être recon­nais­sables (au-delà d’être illi­sibles) pour un œil non ins­truit.

Mon bagage à pré­sent entassé en soute, je guette le départ et dis­cute avec Christian, un Américain du Michigan, qui visite son pays d’origine pour la pre­mière fois et part à la décou­verte de son lieu de nais­sance au sein d’une tribu du nord. Il a volé vingt-six heures via Chicago et le Japon avant d’atterrir à Yangon. Il m’informe que ses bagages ont été per­dus par la com­pa­gnie aérienne. Ils conte­naient, outre ses vête­ments, son ordi­na­teur et les cadeaux qu’il sou­hai­tait offrir à sa famille. Je suis navrée pour lui et ne peux m’empêcher de pen­ser à la colère qu’aurait géné­rée chez moi une telle mésa­ven­ture. Nous mon­tons dans le bus VIP, grande classe, my first one like that. Jusqu’ici, j’ai trop sou­vent validé des tickets à bas prix au détri­ment de ma santé en accu­mu­lant le manque de som­meil et en ache­vant mes cir­cuits sur les rotules. Pour cette fabu­leuse occa­sion, j’ai la meilleure place, à l’étage devant le pare-brise, seule en fau­teuil par­ti­cu­lier. Chic, top, je suis ravie sauf que… C’est taillé pour des gam­bettes bir­manes, les miennes dépassent de seize cen­ti­mètres ! Dès le moteur lancé le son est aug­menté de sept crans d’un coup. Il s’agit de prières, peut-être cen­sées nous pré­mu­nir d’un acci­dent. Je me laisse vague­ment ber­cer avant de dégai­ner mes bou­chons d’oreilles. Au bout d’un cer­tain temps, les for­mules mys­tiques me font l’effet d’un disque rayé auquel s’ajoutent les engueu­lades indiennes pro­ve­nant du film qu’un pas­sa­ger visionne sur sa tablette au volume maxi­mum. Il n’y a aucun pay­sage à admi­rer dans l’obscurité. Rien, excep­tés les poin­tillés qui déli­mitent les voies et cli­gnotent en continu au rythme de notre avan­cée. Impossible de main­te­nir une posi­tion, en tailleur, en biais, les pieds levés sur la vitre, rien à faire… Je me tor­tille tout le long du tra­jet en dégour­dis­sant régu­liè­re­ment mes jambes sous la cou­ver­ture cent pour cent acry­lique à grosses fleurs orange qui élec­trise mes che­veux.

À cinq heures du matin, nous débar­quons dans la zone qui fait office de ter­mi­nal. Ça res­semble à un camp de gitans en plein rien. Les dri­vers qui se sont pré­ci­pi­tés sur nous à la des­cente du bus sont inévi­tables. Je récu­père mon sac en patau­geant dans une boue étrange vu qu’il n’a pas dû pleu­voir depuis au mini­mum deux mois et j’examine la situa­tion en pro­fi­tant d’un tabou­ret sous une grande tente où des mamies servent une soupe fumante aux voya­geurs contraints à l’attente. Je jette mon dévolu sur un dri­ver de moto­bike afin de ral­lier le centre de Mandalay et une gues­thouse repé­rée dans un guide pour son rap­port qualité-prix. Comme en Chine, quand tu crois que t’es arrivé, et ben t’es pas arrivé… Ce qui reste de mon sacrum se pose en équi­libre à l’arrière d’un scoo­ter aux pneus sous-gonflés (un euphé­misme) pour une dou­zaine de kilo­mètres de nids-de-poule. Je constate à la pre­mière inter­sec­tion que les freins sont quasi inexis­tants, il nous faut lou­voyer aux car­re­fours pour esqui­ver les pare-chocs. Une fois n’est pas cou­tume, j’apprécie de me trim­ba­ler en ville aussi tôt, avant que le tra­fic ne s’intensifie. Mon chauf­feur, Nyang Nyang, me dit avoir dix-huit ans (il en paraît quinze) et doit peser qua­rante kilos tout mouillé… Or il est sec ! Mon sac-à-dos de six kilos entre ses jambes sta­bi­lise légè­re­ment l’engin. Il me demande en per­ma­nence si je vais bien et, se fai­sant, se déboîte sys­té­ma­ti­que­ment les cer­vi­cales pour m’offrir son sou­rire en oubliant la route… Nous tra­ver­sons l’agglomération et il me dépose à l’adresse vou­lue. Un bâti­ment lugubre au cœur de ce qui s’apparente à une ZUP à cet ins­tant où la clarté se fait dési­rer. Je véri­fie la dis­po­ni­bi­lité d’une chambre et je retourne voir Nyang Nyang qui insiste pour que je lui consacre trois minutes. Là, tu crois que t’es vrai­ment arrivé, t’es incon­tes­ta­ble­ment arrivé, mais t’es loin d’être cou­ché ! Le jeune veut que je fasse appel à lui pen­dant la durée de mon séjour et se lance dans d’interminables expli­ca­tions et mul­tiples pré­ci­sions sur les dif­fé­rents sites incon­tour­nables ainsi que les coins connus de lui seul (genre…), ses prix imbat­tables (genre…), la pos­si­bi­lité de faire fi grâce à lui et de lui seul du pass obli­ga­toire pour les étran­gers à l’entrée des sites (genre…). Bref, je refuse poli­ment ses ser­vices, lui indique que je suis fati­guée (à douze reprises), que je ne sais pas encore où j’ai envie d’aller (à cha­cune de ses res­pi­ra­tions) et décline ses pro­po­si­tions de rendez-vous pour me rendre dans les bleds envi­ron­nants qu’il me pointe (à mon grand désar­roi), un à un, sur la carte murale. En défi­ni­tive, c’est à sept heures du matin que je m’écroule et allonge enfin mon dos sur un mate­las.

Après une mal­heu­reuse sieste entre­cou­pée de réveils, je pars sillon­ner Mandalay. Je marche jusqu’à la nuit. J’observe, j’écoute, je res­pire, je goûte. J’essaie de trou­ver le bon rythme. Cette ville aux allures de bour­gade me plaît. J’échoue en début de soi­rée sur une mini chaise en plas­tique à trente cen­ti­mètres du sol, éprou­vant le besoin de sou­la­ger ma jambe vic­time d’une cru­ral­gie para­ly­sante un semestre plus tôt. Juste une pause. Suspendre mon che­mi­ne­ment pour atté­nuer le lan­ci­ne­ment du nerf et impo­ser, de concert, le repos à mon esprit. Les lieux s’y prêtent. Ressentir sim­ple­ment l’atmosphère. Immobile, je ne sais com­bien de temps s’écoule, puis je me remets en mou­ve­ment à la recherche du mar­ché noc­turne et de mon dîner. À l’angle d’un bar, je ren­contre Ucho, un Birman de cinquante-cinq ans qui tra­duit pour moi au ser­veur la bois­son dési­rée. Nous par­ta­geons la bou­teille en tâchant de faire connais­sance. Il se pré­sente comme un pro­fes­seur de comp­ta­bi­lité. Nous ne nous com­pre­nons guère dans l’anglais que nous bara­goui­nons. Lorsque je le ques­tionne sur ses éven­tuels enfants, il m’interroge sur la cor­rec­tion de mes lunettes, flatte ma cour­bure nasale et mon large cœur qu’il dit devi­ner… Ça doit être une tech­nique de drague locale… Si tu veux obte­nir les faveurs d’une Birmane, vante sa cour­bure nasale ! Après cet inter­mède que j’écourte, je choi­sis un autre éta­blis­se­ment et com­mande mon repas. Un couple d’Allemands y fait halte éga­le­ment et m’invite à sa table. J’y déguste les meilleurs dum­plings de ma vie accom­pa­gnés d’une sauce aci­du­lée par du gin­gembre et du citron vert rele­vée d’ail et de piment… Un pur régal ! Udde et Markus les goûtent et n’en reviennent pas. Nous ne résis­tons pas à la ten­ta­tion d’une seconde assiette. Nous papo­tons et je glane diverses infor­ma­tions pour la suite de mon par­cours puisqu’ils ter­minent le leur en reve­nant de Bagan et du lac Inle. Nous pas­sons un chouette moment à rire de nos anec­dotes res­pec­tives. Après avoir réglé la note et effec­tué quelques pas, nous nous sépa­rons à l’angle d’une rue. Je vais à gauche, ils vont à droite. Adieu. Bonne chance ! Je remonte l’avenue et regagne la gues­thouse. Il doit être vingt-trois heures. Je suis van­née. Douche et vau­trage.

Levé dif­fi­cile, je me ren­dors, me réveille, me ren­dors et me pré­lasse sur fond de cho­rale qui s’époumone. Allez, oust, debout ! J’achète mon billet pour Bagan avec un départ prévu le len­de­main et me dirige vers le Zegyo Market, un grand mar­ché autant ali­men­taire que ves­ti­men­taire que rudi­men­taire… Décapage des nasaux assuré ! Je clo­pine et m’imprègne dou­ce­ment. Je com­mence à me libé­rer de mes pré­oc­cu­pa­tions pari­siennes. J’ai coupé mon télé­phone il y a plu­sieurs jours. Je ne l’utilise géné­ra­le­ment pas et il géné­rait un atta­che­ment qu’il me faut rompre pour savou­rer mon voyage, mieux me lover au creux du pré­cieux nid qu’il repré­sente. Je ménage ma jambe inflam­mée et use moins mes semelles. J’hume chaque gar­gotte, me ras­sa­sie dans l’une d’elle de banh bao far­cis au pou­let et d’un chai curieux. Je remarque en fin de tasse un résidu de lait concen­tré sucré, pouah, écœu­rant ce chai ! Je pour­suis ma balade et retourne dîner au res­tau­rant de la veille. Des fried dum­plings pareils je n’en man­ge­rai sans doute pas de sitôt… Encore ! Le cui­si­nier lance son atti­rail. Un peu de patience me dit-il. Je bois un verre, j’observe les allées et venues de la rue avant qu’il dépose sous mon nez la dizaine de ravio­lis et la fameuse sauce. Au tiers de l’assiette, deux jeunes alle­mandes se plantent face à moi et me demandent si elles peuvent s’asseoir. Of course ! Je leur conseille vive­ment les dum­plings pour les­quels elles optent sans hési­ter. Elles étaient hier à Bangkok et vont prendre le train à quatre heures du matin. La blonde est allée en Chine, la brune en Inde, nous avons des des­ti­na­tions com­munes et matière à bavar­der. Nous réa­li­sons plus tard que la ter­rasse est rem­plie d’occidentaux qui se sont ins­tal­lés autour de nous sans que nous nous en aper­ce­vions. Un tou­riste motivé à manier ses baguettes aimante ses pairs, telle une confiance induite, les fried dum­plings cir­culent de table en table. Nous quit­tons nos sièges et nous nous orien­tons vers une artère prin­ci­pale puis nous nous sou­hai­tons bonne route. Elles vont à droite, je file tout droit. Je réa­lise après les avoir saluées que je ne connais pas leurs pré­noms. C’est ainsi, la com­mu­ni­ca­tion entre rou­tards ne suit pas néces­sai­re­ment les codes habi­tuels. Nous échan­geons rare­ment nos pré­noms, jamais ou de façon très excep­tion­nelle nos coor­don­nées, nous ne par­lons pas de nos métiers. En revanche, nous sommes géné­ra­le­ment inté­res­sés pour savoir d’où l’autre vient, où il va, par quel moyen il y va, com­bien de temps a-t-il mis pour venir, com­bien de temps compte-t-il mettre pour y aller, dans quelle auberge a-t-il cré­ché, à quel prix ? À peine ai-je songé à cela que j’ai retrouvé la chambre, la douche, le lit.

Le len­de­main, je saute dans un petit van local. Il emprunte une voie inac­ces­sible aux cars de tou­risme. Nous y croi­sons prin­ci­pa­le­ment des zébus, des car­rioles, des mou­tons, des chèvres, des ber­gers… Une route caillou­teuse, caho­teuse qui m’emporte assez pro­fon­dé­ment en moi pour que le spleen s’infiltre et m’étreigne… Une nos­tal­gie m’envahit alors que je réflé­chis à mes choix de vie et à la manière dont je m’extirpe de mes états dou­lou­reux. Cette impres­sion de man­quer par­fois une marche. Je vibre, m’emballe, m’inquiète de ne pas conte­nir mes élans afin de m’accorder à cette société de blin­dés, me pre­nant inci­dem­ment les pieds dans le tapis quand il ne se dérobe pas de lui-même en m’éjectant sur un fil instable où je me balance en équi­libre. S’essayer sans cesse au funam­bu­lisme… Ne pas chu­ter, ne pas chu­ter… Chut… Chuut… Chuuut… Interrompre mes pen­sées, ça tourne carré dans ma caboche ! Je me suis offert un billet d’avion pour le Myanmar sur un coup de tête, me déga­geant de mon quo­ti­dien morose et de ses ennuis. De quoi fina­le­ment bénir les aléas de la vie puisqu’ils me trans­portent en mode impro­visé sur ce conti­nent exo­tique. Plus Bagan approche et plus je remonte le fil de ma vie jusqu’à poser un pied sur ce sol chargé d’histoire et mon­ter dans une calèche en vue de déni­cher un logis pour cette étape qui s’annonce déca­lée, au ralenti. J’abandonne mon sac dans une chambre et je reprends le che­min de la calèche en sens inverse. Mes pas sont amor­tis par le sable et s’inscrivent au milieu d’empreintes de sabots, la pous­sière qui vole et tour­billonne s’incruste dans ma che­ve­lure en chas­sant mes idées grises. C’est dans une lumière vacillante qui filtre le temps et me trans­porte à une époque loin­taine, un siècle aux cou­leurs pas­sées, une dimen­sion à la cadence équine, que le soleil se couche sur Bagan comme s’il s’éteignait sur un monde fini tout en lais­sant l’espérance poindre à tra­vers la per­cep­tion ambi­va­lente d’une tem­po­ra­lité brouillée par la recons­ti­tu­tion fac­tice d’une ère révo­lue néan­moins por­teuse d’éternité grâce à l’inaltérabilité des valeurs sûres qui com­posent sa parade.

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