Las Salineras de Maras, visite inopinée chez un rebouteux péruvien

1 juillet 2018 | Flâneries | 0 com­men­taires

La gamelle

J’achève ma visite du site Las Salineras de Maras, des salines accro­chées à flanc de mon­tagne qui consti­tuent une des mer­veilles de la Vallée sacrée des Incas. Ses bas­sins escar­pés, dont les pay­sans de Maras extraient un sel de rivière, sont situés aux alen­tours d’Urubamba, au nord-ouest de la pro­vince de Cuzco, la célèbre capi­tale his­to­rique de l’Empire inca et joyau des Andes péru­viennes. Je me dirige vers la sor­tie quand, des­cen­dant trois mal­heu­reuses marches, je tré­buche, m’envole et me vautre magni­fi­que­ment en m’écroulant à terre dans un étrange cra­que­ment. Un son net, sec, mat.

Un joli plon­geon au cours duquel je n’ai pas lâché l’appareil photo greffé à ma main droite, le bras levé en réflexe de pro­tec­tion, lui épar­gnant ainsi de heur­ter le sol. En revanche, pour ma che­ville, le gadin est regret­table. En fin de chute, sous le poids de mon corps, mon pied s’est retourné à l’équerre. Je me relève péni­ble­ment et constate que ma che­ville a enflé et est deve­nue bleue. Contrainte de gra­vir une col­line sur cin­quante mètres en vue d’atteindre le par­king où mon chauf­feur Guillermo patiente, je m’agrippe tant bien que mal à une rampe et essaye de me per­sua­der, tel un ping-pong inté­rieur, qu’il y a plus de peur que de mal… Tout de même, c’est vite bleu… Mais non, c’est rien, t’inquiète… Et si c’était déchiré ?… Bah non, je ne pour­rais pas remon­ter… N’empêche, sans la rampe, admets l’improbabilité de l’ascension… Et ce son équi­voque, c’est un liga­ment ? À bout de souffle à trois mille trois cents mètres d’altitude, je retrouve enfin sa voi­ture. En dévoi­lant à mon chauf­feur l’état de ma che­ville qui a main­te­nant tri­plé de volume, il gri­mace et détourne le regard. Aïe, aïe, aïe… Il m’est éga­le­ment dif­fi­cile de l’étudier davan­tage sous peine de m’effondrer. Inspirer, expi­rer… DOU-CE-MENT… Détendre le plexus… Déloger la boule qui a ins­tan­ta­né­ment embrasé ma gorge…

Quelle décision adopter ?

En route vers Urubamba d’où j’avais prévu de reprendre un colec­tivo (bus local qui opère la liai­son d’Urubamba à Cuzco en quasi deux heures pour moins de deux euros), Guillermo me pro­pose de bais­ser ses tarifs afin de me conduire direc­te­ment à Cuzco. Cela m’éviterait le détour par Urubamba et de perdre un temps pré­cieux avant qu’un colec­tivo soit com­plet et puisse démar­rer, retar­dant d’autant une prise en charge médi­cale. La réa­lité est que je suis inca­pable de réflé­chir, une mul­ti­tude d’informations se bous­culent et brouillent ma boîte à gam­berge. Je le remer­cie, c’est très gen­til, cepen­dant je reste sur ma déci­sion ini­tiale. J’imagine que j’imagine que mon pépin se dis­si­pera… Que je pour­sui­vrai mon che­min comme si de rien n’était (ou presque…). À J+11 de mon atté­ris­sage au Pérou, nooooooon, je ne conçois pas de stop­per si bête­ment ce périple censé me mener jusqu’à Quito, en Équateur. Je tem­po­rise pour mesu­rer l’ampleur des dégâts, j’ose espé­rer que c’est bénin, qu’un peu de glace asso­ciée à des anti-inflammatoires et des antal­giques me per­met­tront de conti­nuer mon voyage. Et puis, quand bien même je vou­drais me faire soi­gner, où aller ? À l’hôpital de Cuzco ? J’ai déjà en poche mon billet de bus du len­de­main sup­posé me trans­por­ter en vingt-deux petites heures à Lima, étape pré­cé­dant celle de la cor­dillère blanche via Huaraz. Ttteu, ttteu, ttteu, impos­sible de m’arrêter. Je demeure blo­quée sur mon par­cours, mon plan­ning, mon bud­get à res­pec­ter (l’offre de Guillermo repré­sente somme toute quelques dizaines d’euros). Bornée quoi !

Nous ramas­sons en pleine pampa une mère et son enfant qui regagnent Urubamba. Je retiens mes larmes de dou­leur et de dépit en gobant un com­primé de para­cé­ta­mol que j’avais, par pru­dence, glissé au fond d’une poche. Ça va aller, ça va aller, ça va aller… Penser que mon cer­veau pro­duira de l’endorphine de façon à tolé­rer l’élancement m’aide à sur­mon­ter mon stress durant le tra­jet. Je passe en revue l’ensemble des éven­tuels sou­cis à venir et les décoche immé­dia­te­ment de ma logique de visua­li­sa­tion. Je cogite à pro­pos des hypo­thé­tiques frais de santé, d’un rapa­trie­ment ou de béquilles pour rejoindre Quito. Je refuse ce qui sur­vient tout en ten­tant de me sou­ve­nir des clauses de mon contrat d’assurance… Au cas où… À Urubamba, Guillermo me pointe le pan­neau de la cli­nique en me sug­gé­rant une aus­cul­ta­tion, mais son conseil est contraire à l’idée que je me fais de la bonne conti­nuité de mon pro­jet. Je dois ren­trer ce soir à Cuzco et prendre mon bus demain… Non Guillermo, je vais au ter­mi­nal, plus vite je serai à Cuzco et mieux la suite s’enchaînera… Je m’inquiète aussi du deve­nir de mon sac qui risque de se vola­ti­li­ser de ma cham­brette si l’aubergiste de Cuzco ne voit pas ma trom­bine en soi­rée, et l’Amérique Latine étant ce qu’elle est, je redoute, au retour, d’embarquer seule, de nuit, dans un véhi­cule avec un conduc­teur fraî­che­ment ren­con­tré.

Le diagnostic

Une demi-heure après le départ des salines Guillermo sta­tionne sa ber­line à une quin­zaine de mètres du ter­mi­nal de bus. J’effectue les der­niers pas néces­saires en m’accrochant à la grille (une aubaine) et pro­gresse au rythme d’une tor­tue. Les muscles se sont refroi­dis et aucun appui n’est sou­te­nable. Soudain, une figure fémi­nine se détache dans l’encadrement de la fenêtre de la cabine, à l’entrée du ter­mi­nal, et me fait signe, « Eh, seño­rita, venga ». À sa hau­teur je sou­lève le bas de mon pan­ta­lon et lui montre le désastre. Elle m’invite à l’intérieur de sa boîte, me désigne la chaise où je m’assois, se place sur une autre en face de moi, sai­sit mon mol­let, l’attire sur sa cuisse et entre­prend d’ôter ma chaus­sure et ma chaus­sette. Elle essaie de bou­ger mon pied (nan, aïe, bobo) et tâte l’articulation. Elle m’explique que c’est grave, « hueso, salida »… Je pré­cise que je parle cinq mots d’espagnol, six au meilleur de ma forme, et je bran­dis à la manière d’un tro­phée mon mini dic­tion­naire… Hueso, hueso, c’est où ça ? Je feuillette fébri­le­ment mon tré­sor et lui sou­mets la ligne, elle approuve, l’os est sorti… Je la fixe per­plexe… Elle a pour­tant l’air de savoir de quoi elle cause… Elle semble saine d’esprit… Elle m’informe que ma bles­sure est à pan­ser d’urgence sinon elle s’aggravera, sachant qu’à l’hôpital ils me gar­de­ront au mini­mum quarante-huit heures. Malgré un léger bug au casque, le temps de mettre à jour ce qui me sert de disque dur interne, je lui signale que j’envisage d’être à Cuzco ce soir, que j’ai mon billet pour Lima demain, que j’ai deux pays à par­cou­rir (on ne se refait pas, la bor­ni­tude incar­née !). Elle me répond qu’elle connaît oun prr­ro­fes­sorrr qui a per­mis à un voya­geur éga­le­ment estro­pié de remar­cher juste après l’avoir vu. El prr­ro­fes­sorrr est réputé, « muy famoso », beau­coup de gens le consultent, mais il faut qu’elle m’y conduise si je sou­haite qu’il me reçoive en prio­rité avant la nuit. Suis-je d’accord ? Cette femme me plaît et m’inspire confiance (et, acces­soi­re­ment, je n’ai pas de plan B…). Je valide !

Elle télé­phone à son chef et lui demande la per­mis­sion de quit­ter son poste pour m’accompagner. Je me pro­jette, l’espace d’un ins­tant, près de mon tra­vail, en train d’assister un tou­riste blessé sur le trot­toir, et deman­der un après-midi à la volée à mon res­pon­sable afin de l’emmener chez mon méde­cin… Remise en pers­pec­tive de notre légen­daire hos­pi­ta­lité pari­sienne… Son boss accourt, me scrute, observe mon pied et accepte. Ils éva­luent le tra­fic du ter­mi­nal, comp­ta­bi­lisent les tickets et l’argent qu’elle lui remet puisqu’il récu­père son bou­lot, et nous enta­mons notre virée. Elle hèle un rick­shaw et nous par­tons en direc­tion de la mon­tagne. Sur la piste consti­tuée de terre, de cailloux et de nids-de-poule, je tiens à deux bras mon tibia relevé his­toire de ten­ter d’amortir les chocs et de sou­la­ger la dou­leur désor­mais aiguë. La situa­tion m’impose de pui­ser dans mes res­sources.

Le moment de vérité

Larguées en haut d’une côte, devant un bara­que­ment som­maire, elle me guide du côté de l’escalier par lequel je découvre une entrée encais­sée, sombre, où des locaux chu­chotent à mon arri­vée sau­tillante (à ce stade, seule une élé­gante démarche d’unijambiste est sup­por­table), un étran­ger ici s’avère inha­bi­tuel. Les patients s’interrogent et ma sau­veuse les éclaire tan­dis qu’ils émettent des haaan, oooh, mmm… Elle dis­cute en second lieu avec une dame venue s’enquérir de mon mal, et après palabre, elle m’oriente vers un cabi­net n’excédant pas six mètres car­rés où le pro­fes­seur se consacre à sept Péruviennes en entre­croi­sant ses soins. Je réa­lise que je suis chez une sorte de rebou­teux. On m’indique le seul lit à dis­po­si­tion sur lequel je m’allonge et el prr­ro­fes­sorrr exa­mine mon pied avant d’appeler Rosalita qui m’applique une pom­made et emballe mon peton trans­formé en poteau dans un tor­chon conte­nant des herbes macé­rées. C’est chaud et mon pied devient rapi­de­ment lourd, mais lourd, très lourd. Pendant que mon pied macère, il s’occupe d’une mamita assise près de moi qui pré­sente un héma­tome gigan­tesque s’étendant sur le biceps, la poi­trine et le cou. Il presse déli­ca­te­ment son bras bleu et vert du poi­gnet jusqu’à l’épaule, donne des ins­truc­tions à son assis­tante puis, se retire dans l’arrière-salle.

Au bout d’une ving­taine de minutes, il revient escorté de Rosalita qui s’assoit à ma gauche sur le mate­las pour me main­te­nir la jambe à deux mains, oui, à DEUX mains… À cet ins­tant, j’en conclus que les choses sérieuses vont com­men­cer… « Respirèsse ma mía » qu’elle me dit (… Ah bon ?) ! El prr­ro­fes­sorrr retâte, com­pare avec le pied droit, bouge mon talon qui, à chaque mou­ve­ment, pro­voque le cra­que­ment de l’articulation au niveau de la mal­léole, crac, crac, crac… Les femmes chu­chotent… haaan, oooh, mmm… Je ne sais à quoi m’attendre et j’appréhende. Il appuie sur l’os, je jongle et tres­saute. Il pro­nonce des phrases au sens obs­cur, que Rosalita s’obstine à me répé­ter en boucle, « no com­prendo ». Je capte fina­le­ment grâce à ma sau­veuse qui me souffle un « estre­sada… strr­ress » que je dois me détendre… Euh, oui, bien sûr, me détendre, bien sûr… El prr­ro­fes­sorrr lève ma jambe que Rosalita sou­tient, moi je res­pire autant que je peux (entendre par là que j’inspire l’intégralité de l’air de la pièce) et me concentre furieu­se­ment sur la poutre du pla­fond, com­bien de mouches ici ?!… Il tire à plu­sieurs reprises sur le talon (pas drôle) puis un grand coup, chtac ! (Ho l’autre hè !). Il réitère sa manœuvre, chtac ! Et encore, chtac ! Bordel, il sait ce qu’il fait le mon­sieur là ?… Il insiste vio­lem­ment trois nou­velles fois d’affilée… Chtac ! Chtac ! Chtac ! Je crie, fort, un bon coup, ça m’échappe, et ça rechu­chote à ma gauche en échan­geant des œillades enten­dues… haaan, oooh, mmm… El prr­ro­fes­sorrr rebouge mon pied, rere­tâte et for­mule ces for­mi­dables mots que j’assimile d’emblée : « tota­le­mèn­neté norrr­mal » et fina­lise sa mani­pu­la­tion en tirant sur trois orteils… La vérité vraie ! À l’issue de cette longue apnée, alors que je res­ti­tue à l’espace son oxy­gène, une seconde assis­tante tar­tine une pâte sur mon pied et l’empaquette avec des feuilles de papier kraft enduites d’une sub­stance indé­ter­mi­née et, munie de son kit de cou­ture, pique de point en point le linge en l’ajustant (je décou­vri­rai au débal­lage, une dou­zaine de jours plus tard, dans une atmo­sphère nau­séa­bonde faute de net­toyage dudit pied pour assu­rer sa conso­li­da­tion, qu’il s’agit d’un sac de farine ISO 9001… Collector !). Avant de quit­ter ce beau monde, j’apprends que el prr­ro­fes­sorrr don­nera une confé­rence en France au mois d’août, un émi­nent rebou­teux donc… Ensuite ? Debout !

Moralité : s’écouter !

Nous repre­nons len­te­ment le che­min du retour. Ma bien­fai­trice et Heidi, sa fille de douze ans qui nous a rejointes durant l’intervention, me sou­tiennent même si je marche beau­coup mieux qu’à l’aller. Il me semble incroyable de m’appuyer à pré­sent sur mon pied et d’user de l’articulation. Cette femme pro­vi­den­tielle, sor­tie de sa boîte à péage comme par magie, avait dès le début éta­bli un diag­nos­tic cor­rect. En effet, c’est l’os du péroné qui était déboîté à l’extérieur de la mal­léole. Besos tout plein à cette maman et sa fille qui sautent subi­te­ment du rick­shaw pour ren­trer chez elles. Je regarde leurs sil­houettes s’éloigner et dis­pa­raître au coin d’une rue en réa­li­sant ma chance. De nou­veau, j’ai ren­con­tré la bonne per­sonne, au bon endroit, au bon moment !

J’arrive pré­ci­sé­ment au ter­mi­nal de bus quand un colec­tivo a besoin d’un der­nier pas­sa­ger pour action­ner sa clef de contact. Je m’installe à la seule place dis­po­nible, coin­cée sur la ban­quette avant entre le levier de vitesse et une mama encom­brée de sacs. Les virages se suc­cèdent sans que je sache trop com­ment caser mon pied afin de le pro­té­ger des secousses. Je suis par ailleurs un peu son­née, léger contre­coup du choc phy­sique et émo­tion­nel. Nous péné­trons au cœur de l’ancienne cité impé­riale des Incas au cou­cher du soleil. Débarquée un peu loin du centre, je rentre dou­ce­ment en posi­tion­nant mon pied exac­te­ment dans l’axe de l’articulation, une dégaine un poil robo­tique pen­dant que le dérou­le­ment de cette pro­me­nade salée se rejoue en moi… Je suis épa­tée par la tour­nure des évé­ne­ments et la par­faite réso­lu­tion de mon pro­blème. Il aurait pu m’immobiliser deux jours et m’obliger à conti­nuer (ou pas) avec des béquilles, autre­ment dit une hypo­thèse impen­sable pour décou­vrir la cor­dillère… Heureusement, j’ai effec­tué cette balade aux salines à la suite de celle de la spec­ta­cu­laire cita­delle inca, sinon je n’aurais jamais pu grim­per les fameuses mille sept cent cinquante-six marches du Machu Picchu !

À mon auberge, la maî­tresse des lieux, une mama âgée et auto­ri­taire, me ques­tionne en me voyant boi­ter « Qué pasa ? ». « Es nada, sola­mente mi hueso salido a Las Salineras de Maras, pero oun prr­ro­fes­sorrr de Urubamba, muy famoso, lo reparó » lui dis-je en exhi­bant ma che­ville. Elle me dévi­sage inter­lo­quée, voire inquiète, et m’incite à faire une radio­gra­phie. « No, no, todo está bien, puedo cami­nar, mañana voy a Lima » et m’en vais, clopin-clopant, bou­cler mon balu­chon. Balayant ma fatigue, je me douche en pré­vi­sion de mon long tra­jet et, dans la salle de bain d’un mètre carré, en équi­libre sur une tong, l’autre pied repo­sant en hau­teur sur la cuvette des toi­lettes, pro­tégé par un sac-poubelle de manière à ne pas mouiller le ban­dage, je m’entraîne à l’art du balan­ce­ment maî­trisé. C’est ma der­nière nuit à Cuzco, je pren­drai réel­le­ment mon bus jusqu’à Lima (en com­pa­tis­sant pour mes voi­sins aux­quels j’infligerai l’odeur des herbes cata­plas­mées proche du lait caillé) et, mon pied emmailloté de pâte séchée qui s’effrite comme dans un paquet de bis­cottes, je mène­rai à terme mon périple de cinq mille kilo­mètres.

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