Shangri-La, le bout du monde en cendres

4 avril 2018 | Flâneries | 0 com­men­taires

Shangri-La est l’idée que je me fais du bout du monde. Du moins de l’entrée du bout du monde. Au seuil de cette porte, je vais m’ouvrir à une contrée authen­tique, sou­mise à un cli­mat rude, por­teuse d’une spi­ri­tua­lité pro­fonde, riche d’une sagesse infi­nie, véri­table che­min vers l’éveil. Perchée à plus de trois mille mètres d’altitude, aux confins du Tibet, Shangri-La ou le para­dis ter­restre sur le toit du monde… Un rêve à exau­cer que je ne peux exclure de mon par­cours de six semaines dans le Yunnan.

Amatrice de thé, je suis éga­le­ment heu­reuse d’ajouter à mon cir­cuit cette étape d’une des anciennes routes du thé et des che­vaux. Non pas la pre­mière piste mule­tière qui par­tait du Sichuan, mais la seconde, qui s’est déve­lop­pée bien plus tard lors de la domi­na­tion tibé­taine sur le Yunnan. Celle-ci se des­si­nait de Simao à Lhassa et je m’efforce d’en suivre approxi­ma­ti­ve­ment le tracé depuis la ville de Pu’er, ancien­ne­ment Simao, célèbre pour la culture de ce thé post-fermenté dont elle porte désor­mais le nom. Les feuilles conti­nuent d’être com­pres­sées en brique ou galette comme c’était le cas du temps des cara­vanes afin de faci­li­ter le trans­port, la forme en nids d’oiseau ayant été réa­li­sée ulté­rieu­re­ment, mais les galettes ne res­sem­blaient cepen­dant pas à celles d’aujourd’hui puisqu’il s’agissait d’une pâte de thé com­pres­sée, cuite à la flamme et réduite en poudre avant d’être consom­mée.

Il y a tou­jours au cours d’un voyage des moments de las­si­tude qui s’opposent à ceux emplis d’exaltation. Dans la conti­nuité de Dali, Lijiang me déçoit, je suis saou­lée par les flots inces­sants de tou­ristes et les rabat­teurs de bars noc­turnes. Le tou­risme y est prin­ci­pa­le­ment chi­nois et plus géné­ra­le­ment asia­tique, ce qui main­tient un air local au tableau. Pour autant, et bien que je sois moi-même tou­riste et que je me doive d’accepter mes pairs, il y a un volume à par­tir duquel le parc d’attraction semble faire son entrée et m’incite à fuir. Partant de ce constat, Shangri-La, capi­tale de la pré­fec­ture auto­nome tibé­taine de Diqing, au nord-ouest de la pro­vince du Yunnan, l’une des cinq régions auto­nomes de la République popu­laire de Chine, m’inspire davan­tage en me pro­met­tant des hori­zons moins fré­quen­tés.

Je rends les clefs de ma chambre à six heures trente du matin. La lumière est magni­fique, les bou­tiques encore fer­mées et les rues quasi désertes. Je tra­verse la vieille ville le sou­rire aux lèvres, sur un rythme léger, me diri­geant vers les gorges du Saut du tigre. Situées à une soixan­taine de kilo­mètres au nord de Lijiang, ces gorges figurent parmi la liste de celles qui, à l’échelle du monde, détiennent des records de pro­fon­deur. La légende pré­tend qu’au pas­sage le plus étroit de la gorge, qui équi­vaut somme toute à vingt-cinq petits mètres, un tigre aurait échappé à un chas­seur grâce à son bond inouï au-dessus du fleuve. Ce canyon, de seize kilo­mètres de long dont les falaises atteignent deux mille mètres de hau­teur, est creusé par le Yangzi, un fleuve péri-himalayen ori­gi­naire du pla­teau tibé­tain. Le bout du monde devrait se situer au-delà, au cœur de l’Himalaya. Mais avant cela, mon objec­tif consiste à atteindre la gare rou­tière.

Quoi de plus simple, pour se rendre à l’entrée du bout du monde, que de mon­ter dans un bus ? Rien d’autre et ça tombe plu­tôt bien, puisque cer­tains partent de Lijiang. Le bus impose son iti­né­raire par la nou­velle route. Histoire d’avoir un aperçu des deux accès, mon pro­jet est d’emprûnter l’ancienne voie au retour, d’autant que j’envisage, sur le che­min, de m’arrêter une nuit au vil­lage de Sanba d’où je me ren­drai aux ter­rasses cal­caires de Bashuitaï, lieu sacré pour la mino­rité Naxi, avant de tra­cer vers Shaxi, pro­chaine escale de l’ancien che­min cara­va­nier. Les kilo­mètres jusqu’à la gare de Shangri-La sont ava­lés en quatre heures sur la belle chaus­sée asphal­tée. Les abords du bout du monde s’avèrent on ne peut mieux acces­sibles. À l’arrivée, la ville au nom évo­ca­teur paraît aus­tère, mar­quée par l’esprit com­mu­niste d’une époque confuse mêlé à des réno­va­tions évi­dentes, une ville qui m’invite à bas­cu­ler des décen­nies en arrière, par prin­cipe. Le bout du monde est sans doute asso­cié à une période révo­lue dont la per­cep­tion est for­cé­ment sub­jec­tive.

Je marche en tenant mon papier en main repré­sen­tant le tracé de Dukezong, nom du vil­lage mil­lé­naire, et n’y com­prends rien… Je me trouve sur une place qui pour­rait cor­res­pondre à celle de mon plan, mais qui ne peut l’être avec ses deux rues paral­lèles qui mènent à… Un champ de cailloux ! Un chan­tier en pré­vi­sion ? Je fais plu­sieurs allers-retours en direc­tion de la ville nou­velle pour ten­ter de me repé­rer. En vain, mes pas me conduisent chaque fois à cette place. Je décide de cher­cher une chambre avec l’ambition d’y adjoindre le confort d’une douche four­nis­sant de l’eau chaude. Je suis gelée. La tem­pé­ra­ture depuis Lijiang a chuté d’une quin­zaine de degrés et le vent sec ampli­fie le contraste. Partout, les hôte­liers acquiescent à ma demande tou­te­fois, étant à peu près sûre de ne pas être com­prise, je demande à voir les lieux, en poin­tant de l’index mes yeux, et vais véri­fier le débit d’eau, une, deux, trois minutes, mais rien, pas même une eau tiède. Je pour­suis ma quête. Un autre, à défaut de répondre favo­ra­ble­ment à mon envie, m’explique à la vue de mon plan quelque chose que je ne décode pas. Finalement une jeune fille qui bara­gouine un chouia d’anglais me montre une pièce spa­cieuse et confor­table puis appelle son père qui vient tra­fi­quer à quatre pattes un tuyau de la salle de bain pou­vant ame­ner l’eau chaude après un débit de… Douze minutes. Peu importe, je vais me réchauf­fer. J’apprends donc qu’il est facile de dis­po­ser de cou­ver­tures chauf­fantes dans les hôtels, pour la plu­part non chauf­fés et non iso­lés, mais l’eau chaude est rare. J’ai de la chance, la gen­tillesse de la jeune fille et de son père me touche.

Après avoir vidé le contenu de mon sac que j’empile sur moi telles des pelures d’oignon, je des­cends revoir la jeune fille pour essayer de savoir où je suis… À Shangri-La, nul doute, mais encore ? Où se situe la vieille ville ? Elle m’attire sur le per­ron et tend le bras vers le tas de pierre. Hein ? Moi pas com­prendre… De là, une longue conver­sa­tion avec Google tra­duc­tion s’entame… La vieille ville a pris feu trois mois aupa­ra­vant. Nous sommes en avril 2014. Le ter­rible incen­die du mois de jan­vier a brûlé envi­ron trois cents mai­sons tibé­taines tra­di­tion­nelles, heu­reu­se­ment, il n’a pas fait de vic­times, mais deux mille six cents per­sonnes ont été éva­cuées. Je crois sai­sir que les mai­sons qui ont cra­mées appar­tiennent curieu­se­ment à des pro­prié­taires qui ont, tous, obtenu récem­ment un per­mis de construire en vue de tra­vaux de réno­va­tion ou d’agrandissement, je ne sais trop. Ça sent une his­toire louche de pépettes mal­gré l’article du jour­nal local qui a rap­porté que l’enquête avait écarté l’hypothèse d’un départ de feu volon­taire. Celui-ci aurait débuté dans une auberge en pleine nuit et plus d’un mil­lier de pom­piers et volon­taires ont lutté afin d’en venir à bout, seule­ment le len­de­main en fin de mati­née. Une déso­la­tion pour ce vil­lage dont les habi­ta­tions typiques étaient jusque-là si bien conser­vées.

Je découvre les quelques rues sau­vées des flammes. Le seul moyen de me réchauf­fer est de mar­cher, grim­per et boire du thé. Ce que je fais, consta­tant ici ou là le coût des pro­duits pro­po­sés dans les com­merces, clai­re­ment des­ti­nés à une clien­tèle for­tu­née. Le bout du monde, d’un cer­tain point de vue, peut s’apparenter à un Megève local… Au bout de deux jours, la ville moderne se révèle plus attrayante que les der­nières rues du vieux centre où néan­moins, j’adore me rendre pour dix-neuf heures, quand tout le vil­lage se rejoint en contre­bas du temple Da Gui Shang, la place cen­trale de Dukezong, et danse au rythme de la musique tibé­taine. Un rendez-vous honoré tant par les vieux en habit tra­di­tion­nel que par les jeunes, les aty­piques, à l’image de ce cow-boy chi­nois barbu, cha­peauté et cein­turé (reconnu par la suite sur bien des blogs de voyage), et les tou­ristes. C’est un moment de com­mu­nion qui s’exprime à tra­vers cette ronde col­lec­tive quo­ti­dienne. Puis je dégaine ma fron­tale, tra­verse le tas de pierre et retourne à mon hôtel.

Chaque matin, les man­tras chan­tés par les moines résonnent jusqu’à moi. De ma fenêtre, le vaste ter­rain ravagé tranche avec la splen­deur du mou­lin à prières étin­ce­lant, de vingt et un mètres de haut, ne pesant pas moins de soixante tonnes, qui sur­plombe, à côté du temple, la place cen­trale où le vil­lage se retrouve le soir pour dan­ser. La croyance veut, dès lors qu’on l’actionne, qu’il répande les prières dans les airs. Ce mou­lin est consti­tué d’un cylindre rem­pli de man­tras qui tournent libre­ment autour d’un axe quand on l’entraîne. Il est si lourd qu’il faut se regrou­per pour y par­ve­nir. Tous les visi­teurs unissent leurs forces et effec­tuent les trois tours de rigueur, for­mu­lant un vœu dans une volée de sel­fies… Le bout du monde aime se mettre en scène. Les petits dra­peaux cla­potent sous le souffle du vent sec et réfri­gé­rant, don­nant un air fes­tif à l’attraction qui amuse aussi les locaux qui pro­posent leurs muscles en ren­fort dès que le mou­lin manque de bras… Ce qui ne dure guère long­temps.

Le tou­risme à Shangri-La a explosé ces der­nières années et les bras ne tardent jamais à affluer. En 2001, alors que la bour­gade ne compte qu’une quin­zaine de mil­liers d’habitants qui s’activent autour de la syl­vi­cul­ture, Pékin à l’idée d’en faire une vitrine tibé­taine pour pal­lier aux pro­blèmes cau­sés par la défo­res­ta­tion, notam­ment quand les débor­de­ments des fleuves génèrent des inon­da­tions catas­tro­phiques. Après avoir créé un fond de déve­lop­pe­ment, le gou­ver­ne­ment inves­tit plu­sieurs cen­taines de mil­lions d’euros qui sont consa­crés à la réno­va­tion des construc­tions. Zhongdian est ensuite rebap­tisé Shangri-La fai­sant écho aux écrits de James Hilton, repris par Frank Capra. Certes, je ne suis pas per­due dans le grouille­ment des tou­ristes de Lijiang, mais le bout du monde n’est évi­dem­ment pas en ces lieux. J’imagine d’ailleurs l’entrée du bout du monde assez loin. Les voya­geurs qui s’aventurent un cer­tain temps en auto­no­mie au cœur de régions recu­lées ont davan­tage de chance de péné­trer des terres moins maquillées. Shangri-La n’est pas même une paren­thèse dans notre monde d’avidité, non, Shangri-La le repré­sente, c’est un pro­duit, un coup mar­ke­ting, tout sim­ple­ment. On y res­pire certes un peu mieux qu’à Lijiang du fait de l’altitude et des congés res­treints des Chinois qui se concentrent sur des tours pos­sibles à réa­li­ser au pas de course, mais l’ensemble, bien qu’agréable et dépay­sant, trans­pire l’appel du por­te­feuille. En 2017 Shangri-La compte plus de trois cent soixante mille habi­tants. Bientôt, une ligne de che­min de fer reliera Kunming à Shangri-La et y défer­lera pro­ba­ble­ment une marée humaine simi­laire à celle de Lijiang…

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